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Restez chez vous !

Episode 47

Nausicaa, la plus brillante d’entre nous, trouva finalement les mots.

« T’as raison : plus les morts nous ressemblent, plus ils sont blancs et riches aussi, et plus ils prennent d’importance. C’est un biais de perception connu. Ebola tue des milliers de gens et personne n’en parle, parce qu’ils sont en Afrique…

– Ben oui ! dit Mahdi. Est-ce qu’on doit accepter ça ? C’est pas notre rôle, aussi, de dénoncer ce genre d’injustice ?

– On peut pas prétendre s’attaquer à toutes les injustices… Je crois que ce qu’on essaye de faire pour l’instant, c’est de saisir l’opportunité du virus pour renverser le système.

– Mais le virus, c’est pas le plus grand problème de l’humanité…

– Non, mais c’est comme ça que les gens le perçoivent. Y a d’autres problèmes beaucoup plus graves, je suis d’accord, mais les gens croient que c’est le virus. Du coup, c’est avec ça qu’on peut leur faire prendre conscience de tout le reste, les pousser à bouleverser le système et à revoir leurs priorités… à condition d’être malins. Je pense que c’est ça qu’il faut essayer de faire. »

Tout le monde apprécia la justesse des propos de Nausicaa, qui était vraiment en train de prendre un ascendant intellectuel sur le groupe. Même Mahdi reconnut que c’était là la direction à suivre. On se sépara après plusieurs heures d’échange, ravigotés, résolus à continuer de nous battre, et un peu grisés par l’alcool. La quiétude de cette nuit d’août était merveilleuse.

Arrivé chez moi, je repensai à la disparition soudaine de mon bégaiement. En face de la glace, les exercices d’orthophonie de mon enfance me revinrent en mémoire :

« Coco croque des cookies. Que croque Coco ? Coco croque des cookies. Qui croque des cookies ? Coco. »

Je pris une profonde inspiration, et répétai trois fois cette série de phrases, de plus en plus vite, sans hésitation. Je n’en revenais pas. Je n’étais plus bègue ! J’avais une élocution normale. Je me couchai euphorique, sans comprendre la clé de ce mystère.

Le lendemain, j’avais rendez-vous avec Clara pour la première fois depuis nos vacances.

« Écoute, me dit-elle, je crois que je vais pas très bien. Je vis mal cette situation de confinement, déconfinement, de vie au ralenti… Ça me déprime. »

Je l’écoutai attentivement.

« Je suis désolée, poursuivit-elle. Je sais que je suis pas de bonne compagnie. Je suis tout le temps fatiguée, j’ai envie de rien… J’ai besoin que tout ça s’arrête, tu sais. »

Elle me parut sincèrement affectée par cet état d’urgence sanitaire qui n’en finissait pas. Je tentai de la rassurer.

« M-moi, je me suis habit-tué… Mais je suis là p-pour toi, tu sais.

– Non, mais… J’ai envie de rien. J’ai besoin d’être seule en attendant que tout revienne comme avant.

– Mais j-je peux p-pas te laisser alors que t-tu me dis ça…

– Ah ! T’inquiète pas pour moi. Ça va s’arranger. Il me faut juste du temps. Quand tout ça sera fini, j’irai peut-être mieux. »

Catastrophe : Clara me demandait de prendre de la distance. On s’était tellement aimés six ans plus tôt ! Je ne comprenais pas, je n’acceptais pas qu’elle me rejette. Je savais que tout pouvait revenir. Mais j’étais forcé de la laisser se questionner seule pour le moment, à mon grand désespoir.

Je n’eus que quelques jours pour m’apitoyer sur mon sort : la fin du mois d’août arriva, signant le retour massif des Parisiens en vacances et, avec eux, des miliciens. En deux jours à peine, ils réinvestirent les rues de façon magistrale. J’avais l’impression d’être en pays occupé. Des SS patrouillaient à chaque carrefour. Les vrais et les faux flics s’entendaient bien, d’ailleurs : ils se saluaient très chaleureusement, et molestaient ensemble les immigrés et les Français de couleur avec la même énergie.

J’étais affligé de voir l’espace public quadrillé de la sorte. Chacun des Immortels reçut la consigne d’être particulièrement prudent à la porte de l’Homme bleu, les jours de réunion. On ne voulait pas voir notre local démoli une deuxième fois.

Les SS signèrent aussi leur retour sur la scène médiatique. Le pouvoir prit un malin plaisir à mettre en scène son opposition complice avec eux. Le message était clair, comme me l’avait enseigné Nausicaa : l’extrême-droite ou les Stanislas ! Hors de ce duel, point de salut. On ne voyait plus que des miliciens et des Stanislas à la télévision. Ils débattaient poliment du port d’armes ou de la pérennisation des mesures d’exception… Mais il fallait que cela reste subtil, pour forcer la main des Français ! Le peuple semblait prêt à accepter de se faire voler une part de son libre-arbitre, à condition que ce ne soit pas trop évident. Être privé de démocratie, oui, mais être moqué, non.

Je trouvais cette dérive tragique.

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