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Restez chez vous !

Episode 46

Le soir-même, je retrouvai Maïwenn et les autres Immortels au local rénové de l’Homme bleu. Nous n’avions aucune échéance de manifestation ou d’action à mener avant le mois de septembre ; le moment était donc propice aux débats sur les sujets de fond, autour de quelques bouteilles de vin.

Nous nous étonnions tous, par exemple, de l’empressement avec lequel nos compatriotes retournaient consommer. Que les gens aient envie d’aller à la plage ou dans la nature, et tentent même de braver les interdits des SS pour le faire nous semblait normal ; mais les queues de plusieurs centaines de personnes devant les boutiques de mode, les magasins de sport et les Apple Store étaient pour nous incompréhensibles… Acheter une paire de baskets ou un sac à main était-il à ce point constitutif de l’identité de ces gens, à ce point essentiel à leur équilibre ? C’était aberrant pour notre équipe de décroissants convaincus. Nous nous sentions chanceux d’avoir la présence d’esprit, ou peut-être le désir de rébellion suffisant pour ne pas suivre le troupeau, pour choisir nos centres d’intérêts en dehors de l’offre du marché.

« Franchement, les gens sont débiles. Y a pas d’autre mot…

– Tu peux pas dire ça. Ils sont aveuglés par la jalousie et l’envie, par l’importance de leur image… C’est le monde tel qu’il est, en fait. C’est pas de leur faute.

– Mais ils sortent de trois mois de confinement cumulés ! Ils auraient pu en profiter pour réfléchir un peu !

– Tu sais, quand t’as un job de merde, des crédits, des bouches à nourrir et l’impression que ta vie, c’est une série d’obligations à remplir… acheter un truc que la pub t’a conseillé, ça peut être la façon la plus rapide d’obtenir une satisfaction. La pub est très convaincante avec les gens fatigués. On peut pas juger. Faut aider les gens à changer…

– Ben y a du boulot ! »

J’évoquai un autre sujet :

« J’ai lu un truc récemment. Une tribune du grand économiste, là… Piki, Pika…

– Piketty !

– Oui, lui ! Il disait que quelle que soit la crise, les riches sont maintenant suffisamment riches pour s’en sortir. Si demain, on peut plus voyager par exemple, à cause de restrictions… Eux, ils y arriveront toujours. »

Tout le monde me dévisageait avec des yeux ronds. Je me tournai vers Maïwenn qui, elle aussi, me regardait amusée, avec le même sourire étrange qu’au matin…

« Qu’est-ce qu’y a ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

– Vous avez vu ? Il bégaie plus !

– Qui bég… Mais c’est vrai ! Je bégaie plus !

– Miaou ! »

Sur les genoux de Maïwenn, Opportune venait d’approuver, tandis que notre maîtresse retenait son envie de rire. Très perturbé, je décidai d’ignorer sur ce miracle bizarre.

« N-non, mais c’est sérieux ! À Venise, par exemple, ils ont prévu des quotas pour limiter le tourisme. C’est très bien, d’un cô-côté, de limiter le tourisme de masse… Mais d’un autre côté, si seuls les riches p-peuvent en p-en pro-p-profiter… »

Voilà : j’étais tendu, et je bégayais à nouveau. Ils allaient peut-être m’écouter, à présent ! Nausicaa, voyant que j’étais très gêné, eut la délicatesse d’enchaîner en expliquant que oui, une crise nuirait forcément aux pauvres et aux classes moyennes, contrairement à une décroissance planifiée, qui pourrait se faire de manière juste. Maïwenn se leva pour aller prendre l’air, comme si elle en avait besoin pour arrêter de glousser.

J’étais si troublé par mes quelques secondes de parfaite élocution que je n’écoutais plus personne. Je compris le sourire de Maïwenn autour du café, le matin même : j’avais dû m’arrêter de bégayer, là aussi, sans le remarquer. C’était bien la première fois de ma vie. J’avais fait beaucoup de progrès dans mon enfance, en huit ans d’orthophonie, mais je n’avais jamais réussi à me débarrasser totalement de ce handicap. C’était un inexplicable pas de géant dans ma vie.

Quand je repris le fil de la conversation, le sujet avait encore changé. C’était Mahdi qui s’exprimait :

« Il y a des choses encore plus injustes. On parle du virus, là… Mais la faim, c’est neuf millions de morts dans le monde par an, dans les pays pauvres. Et le sida ? Deux millions, chaque année, surtout en Afrique. Là, on a un virus qui a tué quatre cent mille personnes et qui sera réglé dans un ou deux ans, mais le monde s’arrête parce que ça se passe ici. Est-ce que c’est pas un tout petit peu égoïste de notre part ? Est-ce que c’est pas raciste, même, de toujours nous préoccuper de nos problèmes plutôt que de ceux des autres ? »

Un silence glaçant s’ensuivit. Personne ne savait comment répondre à Mahdi, sans doute parce qu’il n’avait pas complètement tort.

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