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Restez chez vous !

Episode 45

Cette fois, Opportune n’eut pas besoin de me menacer. Ce serait un mensonge de raconter qu’elle me mordit la cheville et me traîna par les crocs jusqu’à la chambre de Maïwenn. Je décidai tout seul de la rejoindre pour terminer ma nuit entre ses seins nus. Et dire que je regrettai mon geste serait aussi un mensonge.

Au matin, je la trouvai blottie contre moi, la largeur de son lit ne nous permettant pas de dormir autrement. J’étais bien, j’avais l’impression que tous mes muscles étaient parfaitement détendus… Mais je culpabilisais. Je venais de tromper Clara pour la deuxième fois, quelques jours à peine après notre voyage.

« C’était bien, tes vacances ? demandai-je.

– Oui, je suis allée voir mes parents, en Bretagne. Ils m’avaient manqué. Et toi ?

– Ah, quelques jours en Normandie, avec des potes. C’était pas mal. »

On passa une matinée agréable autour d’une cafetière italienne remplie et vidée trois fois. Quand je voulus prendre congé, adossée en débardeur à sa fenêtre, Maïwenn me dit :

« On se voit à la réunion, ce soir ?

– Oui, bien sûr. »

Elle me fit un sourire bizarre, amusé, presque moqueur.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis mal coiffé ?

– Non, pas du tout. Y a aucun problème. Vas-y. »

Je résistai à l’envie de l’embrasser sur la bouche et la serrai simplement contre moi. Toujours ce sourire bizarre, inexplicable. Opportune m’autorisa à partir.

J’étais chez moi trois minutes plus tard, à me demander pourquoi j’étais rentré. Coupable, j’envoyai deux textos à Clara pour prendre de ses nouvelles et comme elle ne me répondit pas, je finis par l’appeler.

« T-tu es à Paris ?

– Non, non, je suis repartie. J’avais vraiment besoin de vacances.

– Oui, j-je comprends. C’était pas t-to-top, nos vacances, mais ça va s-s’arranger.

– Oui, sûrement. Mais j’ai besoin d’un peu de… D’être un peu seule, de réfléchir, tu vois ?

– Bien sûr. »

Cette semaine normande nous avait vraiment fait du mal, mais je voulais croire qu’il y aurait des jours meilleurs. Le contexte n’avait pas joué en ma faveur… Je me repassais le film, dépité.

Trop anxieux pour travailler sur les dossiers de Nausicaa, et parce qu’il ne servait à rien de démarcher mes clients en ce mois d’août, j’allumai la télévision. Un long reportage était consacré à la situation aux États-Unis.

L’ancien vice-président, promu à la tête de l’Etat après le décès de l’homme orange, y apparaissait plus mystique que jamais. Plus qu’un slogan politique, son God bless America était devenu une ligne de conduite pour la moitié du pays. Ses soutiens avaient foi en lui comme en Dieu, ils se persuadaient qu’il les sauverait du virus à force de prières et de bénédictions.

Au pire, s’ils mouraient, c’était la volonté de Dieu et c’était donc très bien. Tous ces gens vivaient dans une forme de félicité très enviable en un sens. Ils ignoraient tout de leur propre folie. Lorsque leur président avait remplacé l’infectiologue de la Maison-Blanche par un pasteur évangéliste – diplômé en marketing – ils avaient béni sa sagesse. Son élection à la fin de l’année ne faisait plus de doute, contre un candidat démocrate trop fade et privé de couverture médiatique.

Seuls deux camps résistaient encore au président. Le premier était un petit groupe de médias engagés, fidèles aux valeurs du journalisme, qui s’échinaient à rendre compte du bilan abyssal en pertes humaines du pays. En effet, les Etats-Unis représentaient quarante pour cent des décès mondiaux liés au virus ! Mais les bienheureux soutiens du président n’en avaient cure, réjouis de voir s’accomplir la volonté de Dieu.

Le second groupe de résistants était mené par des démocrates très à gauche, qualifiés de “socialistes” par les Américains moyens. Leur meilleur représentant était malheureusement un homme de soixante-dix-huit ans atteint par le virus, mais la relève arrivait, menée par une trentenaire charismatique et pugnace. Malgré tout, ces socialistes pesaient trop peu pour compromettre l’élection du grand mystique.

Le reportage se termina sur une immersion dans un groupe de conservateurs acharnés. Ils portaient tous des armes – de préférence automatiques – s’élevaient contre toutes les mesures de confinement, jugées odieusement liberticides, et accusaient les Chinois, les homosexuels et les socialistes d’être collectivement responsables de la pandémie. Dans leur base arrière aux allures d’abri anti-atomique, ils avaient aménagé une salle de tir. Les portraits des démocrates leur servaient de cibles, qu’ils arrosèrent de quelques balles en souriant au caméraman.

La journaliste qui présentait le reportage commenta l’identité de ces cibles. Mais elle ne remarqua pas dans un coin de la salle, suspendues sur une tringle, d’authentiques robes à capuches du Ku Klux Klan parfaitement repassées.

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