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Restez chez vous !

Episode 44

En quelques jours, l’Homme bleu redevint un local agréable. Il y avait parmi nous plusieurs bricoleuses et bricoleurs avertis. Habillée de couleurs claires et débarrassée de la plupart de ses vieux meubles, la salle principale paraissait à présent deux fois plus grande. Une table immense s’imposa au milieu de la pièce, donnant à l’organisation que nous étions devenue des allures de QG.

Cette rénovation nous remotiva tous. L’absence des miliciens à Paris nous donnait l’impression de vivre l’âge d’or des Immortels. Il n’y avait qu’une ombre au tableau : l’état de santé de JP. Hospitalisé depuis cinq semaines, il s’était remis du virus, mais la maladie avait durablement fragilisé ses poumons. Il payait sans doute le prix de ses années de tabagisme… Le virus avait trouvé cette faiblesse.

Alors à chaque fois que nous étions quelques-uns autour de la table, nous l’appelions pour prendre de ses nouvelles. Sa voix était faible, ses propos manquaient parfois de cohérence – il semblait invariablement assommé par la fatigue ou les médicaments – mais il était comblé de nous entendre et de nous savoir toujours actifs.

Je continuai à fourbir nos armes, avec Nausicaa, en documentant les bénéfices écologiques inattendus du virus et j’eus bientôt le plaisir de constater que d’autres s’intéressaient au sujet. Entre deux reportages sur les vacances des Français, la télévision évoquait parfois l’écologie du virus, mais sans problématiser, en s’émerveillant par exemple du retour de la vie sauvage près des villes. C’était la pastille bon enfant avant la page de publicité, pour que les téléspectateurs se disent “le monde n’est pas si moche, continuons à consommer”.

Plus sérieux, cet astrophysicien très engagé que j’avais vu à la manif évoquait le sujet avec gravité. Vers la mi-août, il connut un immense succès avec sa vidéo “Le virus a tué mon père, mais il contribue à sauver la planète”. Derrière ce titre-choc se cachait l’idée que le virus obtenait des résultats dont nous étions incapables en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de ralentissement de la hausse des températures, et ainsi de suite. Là où les Conférences de la Terre et autres “champions du climat” échouaient lamentablement depuis des décennies, par insincérité et par absence de volonté, le virus avait réussi en quatre ou cinq mois. Les indicateurs de dégradation de la planète, qui venaient de repasser dans le rouge dès la fin des divers confinements nationaux, en apportaient une preuve supplémentaire.

L’astrophysicien nomma ce phénomène “la décroissance salutaire”. Il insista sur l’importance de savoir un jour – et de préférence un jour prochain – s’engager dans une décroissance durable, dirigée et non subie, si nous voulions nous rapprocher des objectifs écologiques auxquels le monde entier faisait semblant de souscrire. Les Stanislas s’empressèrent de brocarder ce vœu comme une hérésie :

« Mais enfin, soyons sérieux ! Ce monsieur est un charlatan ! La France et le monde ont besoin de croissance, si nous voulons limiter les effets d’une crise économique dévastatrice, qui est déjà là ! C’est irresponsable de tenir de tels propos ! Il faut retourner au travail. Il nous faut de la croissance, rien que de la croissance ! Il devrait retourner s’occuper des astéroïdes, celui-là. »

La violence de leur réaction montrait qu’on touchait là au cœur de leur système de pensée, au dogme de leur idéologie : leur foi inépuisable en une croissance éternelle. Je doutais que les Stanislas puissent durablement tenir cette position, car de plus en plus de gens se rendaient compte que c’était une folie… Mais j’étais peut-être trop influencé par mes fréquentations. La vue quotidienne d’une queue de trois cent personnes devant chaque McDonald’s remettait mes espoirs en question.

J’eus tout de même l’idée limpide d’un slogan, un soir : “Le virus l’a fait”. On pouvait le décliner à l’envi : Ralentir la hausse des températures ? Le virus l’a fait. Faire baisser les émissions de CO2 ? Le virus l’a fait. C’était efficace, ça fonctionnait. Nausicaa me le confirma, bientôt suivie par la plupart des membres de notre groupe régional de militants. Je me couchai avec un agréable sentiment d’accomplissement.

En pleine nuit, des grattements contre le carreau me réveillèrent. Je ne connaissais que trop bien ce bruit. Opportune miaulait en griffant ma vitre. Je lui ouvris. Elle refusa d’entrer et m’indiqua d’une patte l’immeuble de sa maîtresse. Maïwenn était rentrée. Elle me faisait signe de sa fenêtre, seins nus et cheveux au vent.

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