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Restez chez vous !

Episode 42

Du temps de notre bonheur, Clara m’avait souvent dit combien elle avait souffert, enfant, de ne pas pouvoir fêter son anniversaire avec ses amis, à cause de cette date en plein été. Ce cinq août lui rappela sans doute ses pires anniversaires d’enfance.

Pourtant, j’avais de très bonnes intentions ce jour-là. J’avais résolu d’arrêter de vouloir lui offrir toujours plus, d’arrêter aussi de m’excuser que ces vacances ne soient pas idéales… Après tout, l’essentiel n’était pas qu’on puisse nager en mer ou que j’aie de l’argent ! C’était de passer de bons moments ensemble, en amoureux, de rattraper le temps perdu de nos six années de séparation… Si j’étais moi-même, cela pouvait lui suffire, non ?

On commença par faire l’amour, malgré les ressorts du lit qui n’en finissaient plus de gémir en me perçant le dos. Mais cinq minutes après un orgasme qui m’avait semblé sincère, elle ne me souriait plus. Elle parcourait les pages de l’odieux site bleu sur son téléphone.

« T-tu veux qu’on fasse quoi, aujourd-d’hui ?

– Je sais pas. Les plages sont fermées…

– Oui, mais en t-tout cas, j’ai r-réservé le resto pour ce soir !

– Très bien.

– Et ce midi, c’est m-moi qui cuisine… Je t-te prépare une de mes spé-spécialités !

– Merci, mon cœur. »

Je me démenai pendant quatre heures pour lui concocter un repas d’anniversaire digne de ce nom, pendant qu’elle tentait de bronzer sous les nuages normands. Lorsqu’on passa à table, les parfums de mon plat lui firent abandonner son téléphone et elle me sourit enfin sincèrement. Nous mangeâmes avec appétit.

« Tu penses que c’est vraiment fini, le confinement ? me demanda-t-elle.

– J-je sais pas… C’est impossible de savoir, en f-fait.

– Ah, j’espère, hein… C’est pas drôle, franchement. Tout est fermé, on peut voir personne…

– T’as p-pas vu t-tes amis depuis longtemps ?

– Non, à part entre les deux confinements, un tout petit peu… Mais c’est dur de rester toute seule, comme ça ! »

Je songeai à mes camarades Immortels et m’apprêtai à lui dire ce que leur compagnie m’apportait, mais elle ne m’en laissa pas le temps.

« Et puis tout est fermé, quoi !

– Les boutiques ?

– Non, pas seulement ! Le métro, les centres commerciaux… On peut rien faire, avec ce virus ! C’est étouffant.

– T-tu sais, moi, j’ai été bien occupé, ces d-derniers mois.

– Ah bon ?

– Oui, j’ai passé b-beaucoup de temps avec un petit groupe de m-militants. »

Je lui racontais prudemment mes premières rencontres avec les Immortels, sans détails superflus. J’évitais d’évoquer Maïwenn, la chatte et les armes des miliciens pointées sur nous, ainsi que l’agression de Mahdi, la destruction de l’Homme bleu et la visite de la police chez moi… Mais le récit de notre manifestation pacifiste sembla l’intéresser.

« Et t-tu vois, c’est imp-portant qu’on se mobilise, parce que…

– Oui, oui. C’est bien, mais au bout d’un moment, ça va s’arrêter ! Ça va revenir comme avant, c’est forcé… »

Brutalement, je réalisai qu’une forme invisible nous séparait. Je ne pouvais pas parler à Clara de mes idées, je la voyais tout le temps lever les épaules. Je ne pouvais pas lui dire qu’un “retour à la normale” me semblait être une catastrophe, je la voyais déjà me traiter d’extrémiste. Elle m’aurait peut-être même accusé d’ouvrir la voie à l’extrême-droite, qui sait. Tout ce que je ne pouvais pas lui dire creusait un fossé entre elle et moi, et si je parlais davantage, ce fossé deviendrait un gouffre, ce que je voulais éviter à tout prix.

« …Tu vois bien, c’est pas possible. On a besoin de sortir ! De vivre, quoi !

– O-oui. Tu as raison. »

J’étais complètement perdu, noyé entre deux eaux. J’aimais Clara depuis toujours, mais elle avait changé depuis six ans ; ou c’était peut-être moi.

Son dîner d’anniversaire fut décevant. Le personnel du restaurant semblait plus préoccupé par la possibilité d’installer deux ou trois tables supplémentaires sans se faire remarquer par les SS que par le contenu de nos assiettes. Nous nous couchâmes sans câlin, car officiellement, elle avait mal à la tête.

Les derniers jours du voyage ne nous permirent pas d’y voir plus clair ; au contraire, la situation me semblait de plus en plus difficile à gérer et je pensais déjà à ce que je devrais inventer à notre retour à Paris pour sauver la mise.

Au moment de rendre la clé du gîte, la propriétaire nous demanda avec enthousiasme :

« Vous avez fait bon séjour ?

– Oui, c’était très bien, m’entendis-je lui mentir. »

Derrière moi, le visage masqué par ses lunettes noires, Clara tirait une tête d’enterrement.

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