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Restez chez vous !

Episode 4

Le couloir de l’immeuble était sombre et je cherchai en vain un bouton de minuterie. Après quelques pas hasardeux dans l’obscurité, une porte noire s’ouvrit devant moi. Une silhouette de femme apparut dans le cadre, à contre-jour, tendant le bras pour m’inviter à la rejoindre. Imprudemment, j’entrai.

J’étais enfin de l’autre côté du rideau de fer ! Une grande salle carrée qui sentait le vieux bois. Je manquai de buter dans une table basse avant de remarquer, partout, une débauche de meubles, de chaises, de bibelots en tous genres entassés sur des bars et des guéridons. Tout datait du dernier millénaire, à en juger par le téléphone à cadran bleu canard, droit devant moi.

Il y avait tant à voir que je tardai à discerner les Immortels. Ils étaient répartis dans la pièce entre les meubles, comme autant d’objets immobiles, les yeux braqués sur moi. Un quinquagénaire mal rasé, adossé à la faïence du mur du fond, entre deux manteaux ; une trentenaire un peu forte qui me toisa comme si j’étais un éléphant rose ; un type sans âge coiffé d’un bonnet de marin, une guitare à la main ; et plusieurs autres encore. Derrière moi, la femme qui m’avait ouvert referma soigneusement la porte, tandis qu’au centre de la pièce, un gars immense me tournait le dos.

« On va en reparler, dit-il à l’attention des autres. On a le temps. »

Et il se retourna vers moi.

« Bonsoir !

– Oui, bo… Bon-bonsoir.

– On a fini par trouver l’entrée ? »

Il souriait, très à l’aise, contrairement à moi qui, depuis toujours, bégayais. Je bredouillai une réponse inintelligible et sans intérêt.

« D’accord ! Bienvenue, me répondit-il. Ici, on n’est pas obligé de se serrer la main, ni même de se présenter si on n’a pas envie. Mais on aimerait tous savoir ce que tu fais là.

– Je-je sais pas.

– Il y a pas de hasard ! C’est la deuxième fois que tu viens dans le coin… Il y a bien une raison.

– Je crois que je suis… J-je suis curieux. J’ai juste suivi le cha-chat. »

Pendant que je m’exprimais à grand-peine, le marin piquait quelques accords de blues à la guitare. Une autre voix me provoqua :

« Il a son attestation de sortie, au moins ? »

Et une femme :

« Vous venez pas nous surveiller, hein ?

– N-non non !

– Si vous êtes là, c’est que vous êtes un peu comme nous. Vous refusez le confinement. Justement, c’est ce que je disais : on ne peut pas se laisser diriger par ces types-là, après ce qu’il nous ont fait…

– Ils ont plus de crédibilité, on est d’accord !

– Mais en même temps, c’est le piège ! Si on se contente d’être contre le confinement, on est morts…

– C’est clair. Il faut poser nos conditions. Il faut qu’ils pigent que c’est pas eux qui décident.

– On peut pas laisser la police décider. Je suis gilet jaune, moi ! Ils nous ont traités comme des chiens… Pire que des chiens ! »

Je reculai de quelques pas pour ne pas rester au milieu de cette joute. Qu’est-ce que c’était que ce débat ? Où avais-je mis les pieds ? Ils s’alpaguaient d’un bout à l’autre de la pièce, sans craindre de recevoir un postillon mortel, et le grand gars qui semblait être le chef du groupe, au centre, avait bien du mal à prendre la main.

Dans ce souk incompréhensible, le guitariste se taisait et jouait avec talent. Ses notes me retenaient de m’enfuir en courant.

« On t’entend pas beaucoup, le nouveau. Mais si t’es là plutôt que confiné chez toi, c’est qu’y a une raison, non ? On va pas te manger. Dis-nous ! »

J’étais très mal à l’aise. Ils avaient raison : après tout, si j’étais descendu, c’est que j’étais un peu bizarre, comme eux… Les braves gens qui respectaient les consignes étaient couchés dans leur lit, eux.

« Je c-crois… Je suis trop curieux, en fait. J-je voulais savoir ce qui se p-passait ici.

– On sait pas encore ce qui se passe ici, me dit la trentenaire avec assurance. On est là pour le trouver ensemble. »

C’est cette étrange réplique qui me poussa à rester et m’intégra, malgré moi, au groupe des Immortels.

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