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Restez chez vous !

Episode 39

En rentrant chez moi, je sentis que quelque chose avait changé. Dans ma rue d’abord, le boulanger vint me serrer la main et me taper dans le dos, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

« Super, hein ! me dit-il. Franchement, chapeau ! »

Je peinai à croire que mes trente secondes d’interview aient provoqué ce comportement. Et pourtant…

J’arrivai dans mon studio. Je vis tout de suite ma tête sur BFM TV, puis sur d’autres chaînes d’information. Si la première se garda bien de rediffuser la fin de mon interview, ses concurrentes se régalèrent. Des chroniqueurs en plateau analysaient ma punchline, “Vous êtes com-complètement binaire, mon pauvre”, en me prêtant des intentions de militant populiste en croisade contre les médias. J’étais épaté que cela prenne de telles dimensions…

Mais le plus impressionnant m’attendait sur internet : en l’espace de quelques heures, j’étais devenu un mème ! Des montages plus ou moins médiocres me montraient avec Big Brother, Harvey Dent ou le président français, leur lançant indifféremment “Vous êtes com-complètement binaire, mon pauvre !” Sur l’odieux site bleu, des centaines de messages de soutien m’attendaient. Les demandes d’amis se comptaient par milliers. Les Immortels n’arrêtaient pas de reposter les diverses réactions à mon interview, en me taguant “notre mascotte” ou “notre héros”. Clara m’envoya un texto pour me féliciter :

Pas mal ! Tu t’es fait un nom, dis donc !

Je lui répondis que ce n’était rien, que c’était le succès de la manif qui importait… Mais elle renchérit :

Non, mais arrête ! C’est de toi que tout le monde parle !

Elle paraissait fière de pouvoir raconter autour d’elle ce petit événement… Si cela l’attachait un peu plus à moi, tant mieux.

Le lendemain, c’était le premier août et surtout le début du second déconfinement. Les médias ne traitaient que le départ en vacances de millions de Français. Même si les cafés et les restaurants étaient toujours fermés, même s’il était interdit de voyager à plus de cent kilomètres, même si certaines entreprises avaient tenté de décaler les vacances d’été… La plupart des gens comptaient traverser la France pour trouver une plage sans surveillance ou un camping où s’entasser.

Les prix avaient beaucoup augmenté. La police et les milices promettaient de faire respecter les interdictions d’accès à la mer et aux forêts, mais le besoin de vacances et l’indiscipline des Français était trop forte. On annonçait des milliers de kilomètres de bouchons ; le ministre de l’Intérieur n’osait plus se montrer tant ses consignes étaient ignorées. Ou peut-être était-il en train de partouser au Cap d’Agde…

Je me retrouvai seul dans mon studio, abandonné par mon éphémère célébrité. Je me sentis soudain vide, inutile. Paris allait être déserté, comme toujours au mois d’août, et je n’avais aucun projet de vacances, accaparé que j’étais par mon engagement auprès des Immortels. J’appelai Clara, avec l’espoir de passer un moment ensemble, peut-être une ou deux nuits. Elle me suggéra beaucoup mieux :

« T’as le permis ?

– O-oui.

– Parce que mon père peut nous prêter sa voiture. Tu m’emmènes quelque part ?

– Euh… Oui ! T-tu veux aller où ?

– J’ai besoin d’air ! Emmène-moi à la mer. Tu te souviens que c’est mon anniversaire le cinq août ? »

Je m’en souvenais, évidemment, et je m’en voulais de n’avoir rien prévu, ni de lui avoir rien acheté. J’annulai lâchement les prochains rendez-vous de travail prévus avec Nausicaa et je réservai un gîte en Normandie avec mes dernières économies. C’était à soixante kilomètres de la mer, mais tout le littoral était complet ou hors de prix… Je ne doutais pas que Clara serait tout de même ravie de ma débrouillardise, compte tenu des circonstances.

Je la rejoignis le soir-même pour que nous puissions partir très tôt, le lendemain matin, par l’autoroute.

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