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Restez chez vous !

Episode 38

J’avais la sensation d’avoir raté l’interview.

« Ça a été, quand même ? J’étais p-pas trop… »

Mes camarades ne me laissèrent même pas finir ma phrase.

« Tu rigoles ? T’étais parfait ! Trop bien !

– J’ai beaucoup bégayé…

– Mais t’as dit exactement ce qu’il fallait !

– Oui ! Et la chute… C’était magistral ! “Vous êtes com-complètement binaire, mon pauvre.”

– Ha ha ! Et tu l’as laissé planté là, après ça…

– C’est v-vrai ? C’était bien ?

– C’était énorme ! Énorme ! »

Leur joie unanime me soulagea. Nausicaa me gratifia d’une petite tape sur la taille, tandis que Maïwenn m’embrassa sur la joue devant les autres. C’était presque gênant. Mais tout le monde riait et m’entourait avec allégresse. Nous étions beaux, si unis, tout en blanc. J’avais l’impression d’être la mascotte d’une équipe de sport célébrant une victoire.

« J’ai hâte de revoir ça à la télé ! dit Maïwenn. Ça va buzzer, c’est sûr… »

Nous marchâmes un bon quart d’heure pour nous éloigner de la foule et gagner le métro. Nous n’avions pas de masques, contrairement aux autres voyageurs. Nous restions groupés, très proches, alors que la consigne était de respecter les marquages au sol, les sièges condamnés… Nous nous sentions trop unis dans l’action pour respecter ces normes de distance sociale.

Les gens nous regardaient avec une curiosité inquiète, mêlée de jalousie. Tous étaient seuls, déprimés par ces mois d’isolement, frustrés par le message gouvernemental selon lequel seul le travail constituait un motif de déplacement valide… Comme si le travail et l’économie étaient la moelle de la vie.

Notre joie leur faisait peur ; certains nous lançaient des remarques réprobatrices, prenaient à témoin leurs voisins pour dénoncer nos contacts physiques. La vérité, c’est que notre lutte nous semblait constituer une raison de vivre plus légitime que leur travail et leur sauvegarde de l’économie ! Mais ça, nos voisins de wagon ne pouvaient pas l’entendre ; à leurs yeux, nous étions coupables et irresponsables.

Après une correspondance, on se retrouva sur un quai de la ligne 1. En face de nous, de l’autre côté des voies, ils étaient quinze.

Quinze miliciens vêtus de noir de la tête aux pieds, coiffés de bonnets ou le crâne rasé, tous armés. Ils revenaient certainement de Nation où la manifestation des SS venait de s’achever. Je plaisantai avec Maïwenn, grisé par l’enthousiasme du groupe à mon égard, quand leur vue me glaça le sang.

Ceux qui nous avaient repérés indiquèrent aux autres de nous observer, et bientôt les quinze s’alignèrent le long du quai, au plus près de nous. Nous étions une vingtaine, mais désarmés, blancs comme des colombes, et avec notre mixité et notre attitude de hippies… nous étions extrêmement vulnérables.

Tout le monde se tut. L’affichage du prochain métro marquait sept minutes… Il pouvait se passer beaucoup de choses en sept minutes, avec ces fous furieux sur l’autre quai, à quelques mètres à peine. Je chuchotai aux autres :

« Faut p-pas qu’on ait l’air d’avoir peur… Il va rien se passer. »

Nous avions tous en mémoire – moi le premier – l’agression de Mahdi. Je lus la peur dans les yeux de mon voisin.

L’un des SS porta la main à sa hanche, tira une arme de son holster et tendit le bras, lentement, dans notre direction, jusqu’à nous pointer en fermant un œil. Je regardai à gauche, à droite : les sorties étaient très éloignées. Tenter de s’enfuir était vain : s’ils voulaient nous tuer, ils y arriveraient sans difficulté, alignés que nous étions sur un quai en face d’eux, façon peloton d’exécution… Je sentis mon cœur exploser dans ma poitrine.

Un collègue du milicien qui nous visait le força, du poids de la main, à baisser son arme. Le tireur ne cessa pas de nous regarder. Je crois qu’il visait Sophie, la seule militante noire de notre groupe. D’autres nous qualifiaient de “petits pédés”, “d’enculés de gauchos”. L’un d’eux fit mine de se diriger vers l’escalier pour nous rejoindre. Un autre l’en dissuada ; je crus l’entendre dire qu’il y avait trop de caméras.

Notre rame de métro finit par arriver. Mais Dieu que ces sept minutes avaient été longues ! Mon cœur affolé mit une éternité à battre à nouveau sereinement.

Il y a en moi depuis ce jour une peur qui ne me quitte plus.

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