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Restez chez vous !

Episode 37

La préfecture refusa notre demande de contre-manifestation. Plus exactement, elle exigea que notre rassemblement se tienne à bonne distance du défilé des SS, de manière à garantir notre sécurité. L’ironie de cette réponse était sublime : notre sécurité n’était donc pas garantie auprès des “forces de sécurité”… On ne manqua pas de publier la lettre de la préfecture sur internet.

Soit ! Nous allions nous rassembler ailleurs. L’enjeu était donc à présent d’être nombreux, plus nombreux que les SS si possible, ou en tout cas suffisamment pour que les médias parlent de nous et pas seulement d’eux. Même si c’était très prétentieux, nous avions le sentiment d’incarner ce qui restait de sagesse dans le pays et d’avoir le devoir de réussir l’événement.

Le trente-et-un juillet, nous étions tous rassemblés sur l’esplanade des Invalides, habillés de blanc. Puisque les SS nous avaient pris République et Nation, squatter un symbole de puissance de l’armée française n’était pas désagréable. Nous étions soixante mille selon notre décompte – neuf mille selon la police. Tous les Immortels étaient là, sauf JP qui nous avait envoyé ses encouragements. J’étais fier de constater que nous pouvions faire une belle manif, même sans lui.

Notre événement commença par une brève prise de parole. Une anonyme à la voix troublante y dénonça le bruit des armes, la montée de la violence, l’amalgame entre le virus et les migrants. Nous nous tenions debout face au Musée de l’Armée, la tête haute, espacés d’un mètre cinquante et disposés régulièrement sur toute l’esplanade. Quand la voix termina son discours, personne ne bougea d’un cil. On resta là une dizaine de minutes, absolument immobiles, et si cela n’avait rien de palpitant individuellement, je savais que l’image captée par l’hélicoptère qui nous filmait serait poignante. Nos milliers de silhouettes blanches, dignes, debout face au risque d’une guerre civile provoquée par l’armement d’une partie de la population ne pourraient que frapper ceux qui les verraient. Après ce moment de silence, tout le monde applaudit, cria sa colère ou son espoir, et se répandit en accolades.

« …Et nous rejoignons tout de suite notre reporter, Emmanuel Somnolet, en direct des Invalides où sont rassemblés les opposants à cette manifestation des forces de sécurité. Emmanuel ?

– Oui, Bruce ! Les contre-manifestants commencent tout juste à se disperser et voici un petit groupe de militants tout en blanc, vous le voyez, qui viennent d’y participer… »

Le journaliste et son collègue cadreur s’approchèrent de nous. J’étais par hasard au centre du groupe et, vicieuse, Maïwenn me poussa dans le dos en direction de l’équipe de télévision.

« Monsieur, vous venez de participer à cette manifestation très émouvante. C’est important pour vous d’être ici ? »

Je détestais parler en public sans préparation, mais je ne pouvais pas me dérober. J’improvisai en tâchant de masquer mon bégaiement :

– Évidemment. C’est t-très important de dire que nous sommes c-contre la circulation des armes à feu.

– Donc vous n’êtes pas sensible à l’argument de la sécurité ?

– B-bien sûr que non ! C’est une ins-insulte à l’in-telligence.

– C’est-à-dire ? »

Je sentis une main me caresser les reins et une autre l’épaule : le soutien de mes camarades me revigora.

« Mais enfin, vous vous rendez compte ? La sécurité et les armes à f-feu ! C’est st-stupide !

– Expliquez-nous ça. »

Il commençait à m’énerver, ce journaleux qui ne comprenait rien.

« Vous ne voyez pas la con-contradiction ? Si on veut la paix, il faut moins d’armes. C’est un mensonge, la p-paix grâce aux armes. C’est comme quand les grandes dé-démocraties font la guerre avec des m-ministères de la “Défense”. Avant, ça s’appelait le ministère des Armées ou de la G-Guerre, c’était moins hypocrite ! La manif d’en face, là, ils veulent la séc-curité, avec plus d’armes ? C’est 1984 alors ! C’est la phrase de George O-Orwell : “la guerre, c’est la paix.”

1984, c’est plutôt Staline que notre président, non ? »

Il venait de me recoller le micro contre les lèvres avec son sourire niais. Je le regardai avec un infini mépris et lui jetai :

« Vous êtes com-complètement binaire, mon pauvre. »

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