la maison d'édition de séries littéraires

Restez chez vous !

Episode 36

La question était donc ouverte, en France, avec la bénédiction des médias : pour ou contre la libéralisation du port d’armes ! Comment une crise sanitaire avait-elle pu nous mener là ? Qui dans les rédactions était assez faible d’esprit pour se convaincre du rapport entre le virus et la question des armes à feu ? C’était insensé !

Les deux sujets n’avaient qu’un lien : le fantasme de la culpabilité des immigrés dans la crise et le besoin de s’en protéger. Ce lien délirant, je croyais qu’il n’existait qu’à l’extrême-droite… Et même si elle était toujours plus nombreuse, je refusais de croire que BFM TV ou l’AFP puissent être xénophobes. Ces médias étaient des machines à défendre le pouvoir, ils n’avaient rien contre les étrangers. Il n’y avait donc qu’une explication, et elle faisait froid dans le dos : le pouvoir avait intérêt à valoriser l’extrême-droite. C’était l’opposition qu’il s’était choisie, la seule avec laquelle il souhaitait débattre, bientôt la seule à bénéficier d’un espace médiatique. Tout citoyen avait le choix : soutenir le pouvoir ou être d’extrême-droite. Nous, humanistes et écologistes, étions renvoyés au néant.

J’étais saisi d’effroi. Heureusement, je n’étais pas le seul. Mon téléphone vibra plusieurs fois. C’étaient les Immortels qui réagissaient en ligne.

« Le mec sort un flingue sur un plateau, et on ne parle plus que de ça…

– C’est pas possible que la sécurité de la chaîne l’ait pas contrôlé. Ils l’ont fait exprès !

– Et tous ces fachos se sont auto-proclamés auxiliaires de sécurité… »

Nous étions tous stupéfaits. Ça nous paraissait tellement loin de nos valeurs… Dès le lendemain, les autres chaînes évoquèrent le sujet, des spécialistes d’instituts de sondage interrogèrent les Français, tentant de dénombrer les armes que possédait déjà le peuple, déclarées ou non. Des débats lunaires fleurirent, où des miliciens arguaient qu’il ne s’agissait pas de faire usage de ces armes, mais simplement de dissuader les infractions, de bien faire respecter le confinement, d’imposer l’autorité dans une période trouble où nous en avions besoin. Leurs contradicteurs étaient toujours des Stanislas ou des députés de la majorité qui affirmaient être résolument opposés à la libéralisation du port d’armes, mais nous n’étions pas dupes : ils venaient débattre ! Cela suffisait à cautionner la focalisation des médias sur les armes, et à éluder tous les sujets sociaux et environnementaux. Depuis des mois, leur gouvernement avait laissé prospérer les milices armées aux côtés de la police. Sa complicité était avérée ! L’hypocrisie était totale.

Nausicaa, qui avait toujours un coup d’avance dans ses analyses, me dit :

« Le pire, c’est le message profond que ça envoie.

– Comment ça ?

– Ils sont en train de dire clairement aux gens : soit vous acceptez le retour à la normale, soit ce sera pire. Si vous nous soutenez pas, ce sera l’avènement d’une société fasciste, suprémaciste avec des armes partout, à l’américaine. »

C’est ainsi que je compris à quel point le choix des sujets d’information était plus important que les opinions exprimées. Les médias, guidés par quelque influence mystérieuse, choisissaient de nous parler d’armes et de violence. En vingt-quatre heures, c’était devenu le sujet le plus important de l’histoire de l’humanité. Tenter de résister en continuant à préparer studieusement notre contre-projet de société semblait vain et dérisoire. Nos idées étaient balayées.

Les milices constituèrent un réseau d’action nommé Santé et Sécurité – tristes initiales. Le vingt-cinq juillet, les SS annoncèrent une grande manifestation de soutien à toutes les forces de l’ordre à l’occasion du dernier jour du deuxième confinement, avec la bénédiction tacite du ministre de l’Intérieur. Dans le contexte de leur montée en puissance, ils comptaient défiler en armes, pour rallier les Français nostalgiques des pouvoirs militaires ou des périodes de guerre. Nos militants, malheureusement trop divisés pour porter une bannière commune, étaient néanmoins unis contre les SS.

Hors de question de leur laisser la rue ! La décision fut prise d’organiser une contre-manifestation. L’événement fut nommé “A bas les SS ! A bas l’épuration sanitaire !” et rassembla bientôt cent mille inscrits. Une demande fut déposée en préfecture.

Si le pouvoir nous refusait le droit de manifester, il s’humilierait en avouant sa collaboration avec les SS. Notre idée était de nous tenir debout silencieusement sur la chaussée, vêtus de blanc de la tête aux pieds, face aux miliciens. Ils n’oseraient pas nous tirer dessus.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter