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Restez chez vous !

Episode 35

Le mois de juillet fut consacré à la réflexion et à la préparation de la rentrée sociale. Puisqu’il nous était interdit de manifester ou de contester les plans de reprise du gouvernement… Il fallait construire un contre-projet solide, à même de rassembler le plus large spectre de population.

Je me chargeai avec Nausicaa de l’écriture d’un projet alternatif de déconfinement. Sa qualité de sociologue spécialisée dans les différentes formes de démocratie lui valait d’être désignée par notre réseau de militants pour cette mission et moi, qui n’écrivais pas trop mal, je la secondais.

Notre mot d’ordre était simple : “Pas de retour à l’anormal !” Les Immortels étaient tous d’accord là-dessus, il fallait coûte que coûte profiter du déconfinement pour dénoncer les excès de la société marchande et ses attentats permanents contre la nature et inventer autre chose.

Il y avait deux pans dans ce projet, en réalité : agir et convaincre.

D’un côté, il s’agissait de peser sur les décisions politiques, d’être entendus au plus haut niveau de pouvoir. Nous étions en contact avec un “Conseil National de Transition” composé d’élus de gauche ou écologistes, mais aussi de quelques rejetons de la majorité qui venaient de comprendre – mieux vaut tard que jamais – que le modèle économique était à bout de souffle. C’était la forme la plus douce, la plus collaborative de l’action. D’autres militants se chargeaient en parallèle de réfléchir à des actions de désobéissance civile beaucoup plus radicales, inacceptables pour le pouvoir et la police. Certains prônaient même le retour à l’action directe, c’est-à-dire à l’usage illégal de la force, mais je n’étais pas impliqué dans cette partie du réseau.

D’un autre côté, il fallait convaincre. Il était évident que tout le monde ne souhaitait pas s’engager pour un autre modèle de société ; on n’atteindrait pas les Stanislas, mais on pouvait viser la majorité silencieuse. La plupart des gens n’étaient pas prêts à lutter à nos côtés. Le bon peuple était sciemment endormi depuis des décennies par la société du spectacle, la télévision, la publicité, l’éloge de “la valeur travail”, l’éloge de la bienveillance, des transitions douces et du développement durable, dans un monde où les grandes entreprises et les États œuvraient sans relâche à l’exploitation, à la destruction méthodique de la nature et du vivant.

Mon diagnostic – partagé par Nausicaa – était que sans pédagogie, une majorité continuerait à appuyer les lâchetés et les compromissions des partis de gouvernement et des intérêts qu’ils représentaient ; il n’y avait aucune raison que, spontanément, les gens se politisent. Il fallait donc convaincre, créer un choc dans l’inconscient collectif pour que le peuple se dise : c’est le moment de changer. Cette mission était plus difficile que tout ce que j’avais pu entreprendre auparavant dans ma vie.

J’appris beaucoup avec Nausicaa, pendant ce mois de travail. C’était une femme très détachée des apparences et une bosseuse, beaucoup plus à l’aise derrière un bureau que dans une manif. Elle avait un avis sur tout, mais toujours argumenté, toujours construit, toujours nourri de lectures et d’exemples historiques, ce qui était loin d’être mon cas.

Elle me parlait beaucoup, en particulier de décroissance. Comment faire passer cette idée, qu’il fallait décroître ? Que moins pouvait être mieux ? La consommation, la richesse produite, le taux de travail baissaient depuis quatre mois maintenant. Comment persuader la population que c’était positif ? Comment leur démontrer que l’atteinte des objectifs écologiques était directement liée à cette baisse ? Nausicaa n’avait que le mot décroissance à la bouche, cela lui semblait être la panacée. J’avoue que ses armes intellectuelles achevèrent de faire de moi son disciple.

Un soir, j’étais seul chez moi à mettre en forme des notes, lorsque quelque chose m’arrêta. Il m’arrivait – mauvaise habitude – de laisser la télévision allumée, sans le son. Le flot d’actualité de BFM TV exerçait sur moi une forme d’hypnose. Alors que je levai la tête à la recherche d’un mot qui m’échappait, je vis ce type sur le plateau, un milicien en chemise noire. Il venait de poser un revolver devant lui. Je montai le son.

« …pas possible de débattre dans ces conditions, je suis désolé ! » s’emporta son contradicteur.

Le milicien lui répondit en souriant :

« Rassurez-vous : il n’est pas chargé. Mais je tenais à l’apporter pour que, justement, tout le monde constate qu’entre de bonnes mains, une arme n’est pas dangereuse. »

Un bandeau de texte présentait cette personne comme “Kévin, auxiliaire de sécurité, Vaucluse”. Plus bas, un autre bandeau précisait “Le grand débat : faut-il libéraliser le port d’armes en France ?”

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