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Restez chez vous !

Episode 34

« C’est bien chez vous qu’il y a une banderole à la fenêtre ? »

La main sur son arme, prêt à dégainer, le type me regardait comme si j’étais Pablo Escobar.

« Oui.

– On peut entrer, Monsieur ? On voudrait en parler.

– Mais d-de quel droit…

– Poussez-vous. »

Les flics m’écartèrent de leur passage avec autorité pour pénétrer chez moi. Ma voisine de palier, une vieille peau aigrie, avait entrouvert sa porte et secouait la tête en me jugeant d’un air sévère, comme si c’était bien fait pour moi.

« Oh, vous, ça v-va, hein ! » lui lançai-je en retenant mes insultes.

Quand je rejoignis les deux flics, ils avaient déjà ouvert ma fenêtre et l’un d’eux était penché pour contrôler la banderole. La tentation de le pousser était forte, mais le deuxième flic me regardait du coin de l’œil. La présence de ces deux individus chez moi était extrêmement dérangeante… Je doutais que la police française soit autorisée à procéder de la sorte pour un motif pareil. Plus inquiétant encore, je doutais qu’ils soient de vrais policiers. Pourquoi intervenir en civil et entrer chez moi de force ? Dans quel genre d’État avions-nous basculé ?

« Monsieur, ce que vous avez écrit là, c’est un appel à la rébellion.

– Ben év-videmment, puisque je veux que les gens se reb-rebellent…

– Non, vous ne comprenez pas. C’est pour votre bien. Vous devez rester chez vous. Votre banderole, là, elle encourage les gens à sortir de chez eux. S’ils le font, ils enfreindent le confinement. »

Enfreindent ! C’était peut-être un vrai flic.

J’étais sur le point de me défendre pied à pied, avec une réplique bien sentie, mais leur attitude m’en dissuada vite. J’imaginais trop bien ces intrus retourner mon appartement de fond en comble, me violenter ou me menotter pour m’interroger.

« J’ai j-juste écrit : Cri-crise écologique, mépris d’Etat : nous reviendrons manif-fester.

– C’est bien ce que je vous dis, Monsieur : vous encouragez les badauds à enfreindre le confinement.

– M-mais bien sûr que n-non ! Nous reviendrons, c’est le f-fu-fu-futur… »

J’étais tellement tendu que je me noyais dans mon bégaiement. Cela fit ricaner le flic en face de moi.

« Vous vous m-moquez de m-moi ? »

Son collègue intervint :

« Monsieur, calmez-vous, on ne se moque pas de vous…

– Et l-lui, là, qui rigo-gole ?

– Calmez-vous, Monsieur, c’est un rire nerveux, on est sous pression. On ne se moque pas de vous. On va tous gagner du temps : si vous enlevez cette banderole maintenant, on vous laisse tranquille.

– Mais elle n’a r-rien d’illégal, cette banderole !

– Elle constitue un appel à rompre le confinement, on vient de vous l’expliquer. Soit vous enlevez la banderole, soit on vous emmène au commissariat pour vous interroger. »

Elle était belle, la mission de protection de la population… Je réfléchis une seconde : être arrêté pour ça ? Ça n’en valait pas la peine. Aucun média n’en parlerait. De mauvaise grâce, je m’exécutai.

« Mais j’ai le d-droit de mettre une banderole qui n’appelle pas les gens à m-manifester, on est bien d’a-d’accord ?

– Tant que vous n’_enfreindez _pas la loi, vous avez le droit. »

Je ricanai à mon tour, volontairement, et répliquai avec insolence :

« On dit enfreignez. »

Le flic monta d’un ton.

– Vous vous moquez de moi, Monsieur ? »

C’était le moment de sortir mon arme secrète : l’excès délibéré de bégaiement qui apitoie et calme les esprits.

« N-n-non, p-p-pas du t-tout… C’est ne-nerveux. »

L’un des deux flics avait envie de m’en mettre une, mais l’autre le retint avec un regard entendu, tandis que je détachai la banderole.

Le lendemain de leur visite, un slogan inoffensif trônait à ma fenêtre :

“Le virus, il est méchant !”

Et sur une deuxième ligne, juste en-dessous, entre une matraque télescopique et un LBD :

“Banderole validée par l’État policier.”

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