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Restez chez vous !

Episode 32

Je décidai de ne rien dire à Clara. Après tout, nous n’étions pas officiellement en couple, même si j’étais très amoureux… Elle-même avait peut-être quelqu’un d’autre ou une relation en suspens. Je n’étais absolument pas fier de moi, mais c’était arrivé, je n’y pouvais plus rien. Je me sentis désormais très coupable à chaque baiser.

Les deux semaines suivantes furent assez banales. Je travaillais toujours très peu, n’ayant pas relancé mes clients qui, de toute façon, n’avaient pas repris. Cela me laissait du temps pour m’engager avec les Immortels. Une troisième et une quatrième manifs eurent lieu. Nous avions réussi à nous installer dans le paysage médiatique, même si les chaînes d’info parlaient principalement de la reprise économique progressive… L’idée selon laquelle il fallait à tout prix éviter un “retour à la normale” existait dans le débat, grâce à nous.

C’était un peu plus difficile chaque semaine, les Stanislas appelant incessamment les Français à travailler, à consommer, à relancer l’économie. Pour ces productivistes étriqués, le plan de 2020 ne se passait pas comme prévu. Le virus avait cassé la croissance, fait chuter la Bourse et par conséquent réduit les bénéfices. Il fallait à tout prix rattraper l’argent perdu pour se rapprocher de leurs prévisions.

C’était pour eux une évidence. L’essentiel était le respect du plan, produire et consommer comme sur le planning. Même l’État était perverti par ce credo : les recettes fiscales devaient rentrer coûte que coûte, au forceps si nécessaire ! Nous nous battions contre ces inepties au côté des syndicats.

Mais l’ennemi était aussi le peuple lui-même, hélas. Plus exactement, une partie du peuple élevée à la consommation comme les poulets le sont aux hormones de croissance. Ces gens-là s’étaient rués dans les McDo, les Apple Store et les centres commerciaux dès leur réouverture comme si leur vie en dépendait.

Les plus riches avaient envahi la place Vendôme et l’avenue Montaigne avec la même fièvre acheteuse. Je n’avais rien contre eux personnellement ; c’est leur absence de réflexion et de distance qui m’exaspérait. De toute évidence, ils n’avaient pas passé une seule seconde de leur confinement à méditer sur la raison écologique de la pandémie, que les scientifiques avaient pourtant établie. C’est pour tenter de les atteindre que je continuais à manifester, tout en concédant chaque soir à la publicité une influence infiniment supérieure à nos trente secondes de JT, hélas.

L’extrême-droite aussi tâchait d’exister. Le déconfinement était pour elle une très mauvaise affaire : il rendait caduque la justification de l’existence de ses milices. Quelques groupes particulièrement puissants étaient devenus de véritables forces de police bis dans plusieurs villes de France, mais les autres étaient officiellement en dormance. Ils rappelaient régulièrement qu’ils reprendraient du service lors des prochaines périodes de confinement, qui ne manqueraient pas de subvenir en cas de stop-and-go, cette stratégie des épidémiologistes consistant à appliquer des périodes de confinement et de déconfinement successives.

En coulisses, les extrémistes s’activaient. Fidèles à leur dogme consistant à “combattre le virus en défendant les frontières”, ils constituaient désormais de véritables services de douanes parallèles, aux frontières espagnole et italienne. La complicité idéologique de certains milieux policiers les laissait prospérer, parfois même en collaboration avec des agents de l’État.

L’inamovible Bruce-Stanislas finit par s’en émouvoir lors d’une interview du président du Sénat – qui assurait toujours l’intérim présidentiel :

« Monsieur le Président, tout de même, plusieurs vidéos ont montré des personnes armées sans statut opérer des missions de police ou de douane… Est-ce que vous pouvez garantir aux Français que l’État de droit prime toujours ?

– La question ne se pose même pas ! Vous me parlez là de cas isolés, une ou deux vidéos, à peine…

– Il y en a plusieurs dizaines sur les réseaux sociaux, Monsieur le Président.

– Non, tout ça est très exagéré ! Facebook et Twitter démultiplient l’effet de faits divers tout à fait marginaux, vous le savez très bien. L’État de droit est solide et comme moi, il protège les Français. »

Les termes de sa réponse faisaient illusion, mais le dégoulinement permanent de sueur qui les accompagnait ne laissait aucun doute sur l’inconfort du personnage. Sans même parler de sa façon de prononcer “Fâceboque” et “Tuittère”.

Au lendemain de notre quatrième manifestation, un événement vint rebattre les cartes. C’était le vingt juin, les Français commençaient à apprécier le beau temps, à bronzer sur les plages et dans les parcs, à refaire des barbecues et des pétanques-pastis. Les gestes-barrières étaient des vestiges oubliés ; sur l’odieux site bleu fleurissaient des photos de grandes tablées, de buveurs de rosé se tenant par les épaules et de doigts de pied en éventail. La nouvelle apparut brutalement au journal de vingt heures : Deuxième vague, réanimation saturée : quatre semaines de confinement à partir de dimanche.

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