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Restez chez vous !

Episode 3

Huit jours passèrent avant que je ne recroise la route des Immortels.

Je venais d’acheter mon pain, muni de l’indispensable laissez-passer qui me faisait l’effet d’être en temps de guerre – les combats en moins. Il faisait jour, cette fois, et le rideau de fer qui m’avait rudoyé était là, inoffensif et silencieux. Je pus lire l’enseigne que la nuit m’avait caché une semaine plus tôt : l’Homme bleu. Restaurant touareg ? Bazar intergalactique ? Je n’avais pas le souvenir d’avoir vu ce rideau levé. C’était pourtant à trente mètres de mon immeuble, j’étais passé devant des dizaines de fois.

La baguette à la main, je m’arrêtai devant le rideau de fer pour observer. Toute la devanture était poussiéreuse. L’endroit semblait désaffecté depuis longtemps. J’allais partir quand un chat sortit de la boutique, plongeant sous le rideau de fer et me fixant de ses yeux gris.

C’était une chatte. Clara m’avait appris à les reconnaître grâce à ce truc infaillible : les chats de trois couleurs sont toujours des chattes. Elle miaula ; par manque de vocabulaire, je ne sus quoi lui répondre et rentrai chez moi.

Le soir-même, vers minuit, j’ouvrais ma fenêtre pour prendre un peu d’air quand deux lueurs clignèrent dans ma direction. C’était la chatte qui me dévisageait dans la pénombre. Durant quelques instants, je la fixai en retour, captivé par l’intensité de ses deux phares, puis je retournai m’affaler sur mon canapé-lit, devant la télévision.

La chatte se mit à miauler. Je l’ignorai d’abord, mais à son énième plainte, je me levai, agacé. Les deux lueurs n’avaient pas bougé, elles semblaient toujours réfléchir le clair de lune en me fixant. Elle cessa de miauler. Quand je tentai de fermer la fenêtre, elle miaula à nouveau, réclamant mon attention. Le doute n’était plus permis : cet animal m’en voulait personnellement.

Je regardai les infos encore un moment : le décompte des cas de réanimation et de décès, pays par pays… On aurait dit que BFM TV me prenait pour un statisticien. La chatte avait complètement disparu de ma mémoire. Mais dès que j’éteignis la télévision, ses miaulements remontèrent à mes oreilles.

Irrité, j’ouvris brutalement la fenêtre : elle se tut. Je refermai, elle miaula ; je rouvris, elle me fixa. Quelle insolence ! Qu’est-ce qu’elle voulait à la fin ? Il fallait que je descende pour en avoir le cœur net.

Je retrouvai la chatte au pied de mon immeuble. Venue à ma rencontre… elle s’empressa de me tourner le dos, pour aller se planter devant le rideau de fer de l’Homme bleu. Je la suivis.

Des voix résonnaient à nouveau derrière le rideau de fer. A mesure que je m’approchais, elles faiblirent, jusqu’à s’éteindre tout à fait. On savait que j’étais là, c’était clair. Il y avait soit une caméra, soit un chamane doté d’un sixième sens. Au-dessus de l’enseigne, aucune fenêtre n’était allumée. La chatte venait de disparaître et le silence était maintenant total. Je commençai à frissonner à l’idée des puissances diaboliques qui pouvaient se nicher là. N’y tenant plus, je me risquai à établir le contact :

« Il y a quelqu’un ? »

Personne. Mieux valait partir. Après tout, je n’avais rien à faire ici. Pourquoi déranger mes voisins ? Chacun avait le droit de jouir d’un confinement paisible, propice à la méditation ou au suicide.

J’allais partir une bonne fois pour toutes… quand cette maudite chatte, revenue du néant, me regarda en miaulant. Puis, sans détacher de moi ses deux étoiles, elle avança vers le porche de l’immeuble et disparut dans l’embrasure. Je remarquai avec stupeur que la porte à gauche du rideau de fer était ouverte. Mais dans l’immeuble, aucune lumière, aucun bruit.

J’ai toujours été trop sensible à la beauté. Si la bête avait été laide ou même commune, je serais sagement rentré chez moi et rien ne me serait arrivé. Au lieu de ça, je me laissai berner par ses yeux gris et son poil soyeux. Et je la suivis dans l’embrasure.

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