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Restez chez vous !

Episode 29

Notre deuxième manif fut un échec. Les médias annoncèrent que nous étions trois fois moins nombreux que le lundi précédent. Nos retrouvailles à l’Homme bleu prirent donc l’allure d’une réunion de crise, d’autant que le local avait perdu tout son charme depuis les dégradations miliciennes.

« Le préfet a bien joué le coup. Il a fait fermer plein d’avenues en amont de la manif, pour empêcher les gens d’y accéder… On aurait été autant que la dernière fois, sinon.

– Quel salopard !

– M-mais c’était émouvant, q-quand même, les prises de parole des soignants…

– Oui ! Cette infirmière qui bossait en réanimation, là… Et qui a perdu sa mère dans un autre hôpital.

– Bien sûr que c’était touchant ! L’organisation était impeccable. Mais à la télé, ils donnent un chiffre, trente mille, et tout le monde retient que c’est un échec. C’est comme ça. »

Nous étions dépités, assis inconfortablement sur les quelques chaises que nous avions pu sauver. Seule Maïwenn souriait en caressant la chatte posée sur ses genoux. Plonger les doigts dans les poils soyeux du félin semblait la sustenter.

« Il y a un bon point, quand même, dit Maïwenn. On a un soutien très fort des soignants maintenant. Ils sont nombreux à avoir adopté nos slogans à l’hôpital et à nous avoir rejoints sur les réseaux…

– Oui. Ils peuvent pas encore défiler avec nous parce que les hôpitaux sont toujours pleins, mais quand ça va se tasser…

– Ils viendront tous avec nous dans la rue !

– Si ça se tasse, dit JP. »

Tout le monde se tourna vers lui.

« Co-co-comment ça, “si ça se tasse” ?

– Ben on peut se demander si le pouvoir a pas intérêt à alimenter le virus le plus longtemps possible. »

J’étais perplexe : cet argument-là était un peu trop complotiste pour moi… Mais Nausicaa intervint :

« Je pense aussi qu’ils vont faire durer. Ça vient même d’être théorisé en sciences sociales : l’insécurité sanitaire pourrait devenir le prochain levier de contrôle des populations.

– Quoi ?

– Je vous l’ai jamais dit, continua Nausicaa, mais je suis sociologue. Et je lis des revues pas très sexy dans lesquelles ce genre de choses est évoqué. Historiquement, il y a deux manières pour le pouvoir de contrôler le peuple : la religion et la guerre. Quand il y a un interdit moral, la vertu, le paradis, Satan et tout un clergé pour faire régner ça, le pouvoir peut contrôler le peuple. Quand il y a un ennemi diabolisé et des guerres, c’est pareil : c’est très facile de pousser les gens à marcher au pas de l’oie dans la même direction et de les convaincre de mourir pour la patrie. Mais depuis quelques siècles, les gens sont éduqués, ils se laissent moins embobiner par les histoires de guerre et de religion… Alors la classe dirigeante doit trouver autre chose pour se faire obéir et se maintenir au pouvoir. Vous me suivez ?

– Oui.

– Alors qu’est-ce qu’ils ont trouvé ces dernières années ? Depuis 2001 ? »

Amusés par le ton professoral de notre camarade, nous nous prîmes tous au jeu.

« Le football ? tenta JP.

– Le poison de l’immigration ? proposa Mahdi avec humour.

– Le te-terrorisme.

– C’est ça ! me félicita Nausicaa. Le terrorisme. Avec ça, vous pouvez éteindre toutes les revendications sociales, et convaincre les gens de se rassembler comme un seul homme derrière le président. Parce que personne ne peut être pour le terrorisme. Le problème, c’est qu’ils ont utilisé des ficelles un peu trop grosses, comme Bush avec ses armes de destruction massives en Irak, qui n’existaient pas. Depuis ça, même l’Américain de base a compris qu’on s’était foutus de sa gueule… Alors il faut trouver autre chose. Et là, ils ont un truc tout cuit qui leur tombe dans le bec : un virus. Les gens n’ont plus le droit de se réunir, il y a la menace d’une crise mondiale, les gens ont peur – ça, c’est important, la peur – les Gilets jaunes sont définitivement confinés, et plus le virus dure, plus ce sera facile d’empêcher toute forme de manif, de tracer les déplacements… »

Je commençai à trouver la théorie de Nausicaa passionnante quand un miaulement déchirant l’interrompit net. Tout le monde se tourna vers la chatte : elle me regardait fixement, de ses immenses joyaux gris.

« Je disais, reprit Nausicaa un peu troublée, que ça tombait quand même très bie… »

La chatte miaula à nouveau. Elle me fixait toujours et, cette fois, elle m’adressa même un froncement de sourcil et un tressaillement de moustache. Puis elle lova sa tête dans la taille de Maïwenn et s’y frotta le cou, avant de me regarder à nouveau, comme si elle voulait que je l’imite.

J’étais soufflé par son comportement : je ne croyais pas les chats capables de communiquer de cette manière. Tout le monde ricanait autour de moi, car tout le monde avait compris la même chose : la chatte voulait que je me rapproche de Maïwenn… C’était même une invitation urgente, à en juger par l’autorité avec laquelle elle avait interrompu les débats.

« Si la chatte veut bien me laisser finir, reprit Nausicaa, je vais… »

Je ne l’écoutais plus. Maïwenn venait de me décocher un sourire radieux et tout à fait troublant.

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