la maison d'édition de séries littéraires

Restez chez vous !

Episode 28

La liberté retrouvée ? Ceux qui le pensaient allaient être déçus. Car le confinement allait devenir l’objet d’un chantage.

Nous autres militants, nous avions annoncé à la fin de la première manif que nous voulions un changement de monde et que nous reviendrons toutes les semaines jusqu’à la victoire. Je ne savais pas très bien ce qui aurait pu constituer une victoire, pour être franc : il y avait quelque chose de dérisoire dans ce serment. Tous ceux qui rêvaient d’un autre monde mourraient probablement avant de l’apercevoir. Même les vieux militants, comme JP, devaient sentir qu’ils se berçaient d’illusions… Alors pourquoi lutter ? Parce qu’un jour, dans ce pays, le peuple avait fait trancher la nuque du roi ? C’était si vieux, tout ça.

En tout cas, mes interrogations n’empêchaient pas les dizaines de milliers de personnes qui étaient venues à la manif de se mobiliser. L’organisation de la prochaine échéance battait son plein. Il s’agissait de revenir au même endroit la semaine suivante, d’occuper à nouveau la place de la Bastille et de s’imposer dans les médias.

Les chiens de berger des chaînes d’information nous avaient longtemps ignorés pour parler de masques, de médicaments à l’efficacité douteuse, de frasques ministérielles et de starlettes décédées. Mais en réussissant à tenir notre manif interdite, nous avions marqué un point contre le pouvoir. Même les éditorialistes qui le défendaient n’avaient pu se retenir de reconnaître cette victoire et de la mettre en scène pour faire de l’audience. Rien ne les excitait plus que de traîner au sol les figures jadis portées aux nues. Il fallait pousser notre avantage en reproduisant notre exploit, pour que les journalistes romancent encore notre duel. Si on y arrivait, on deviendrait le peuple contre le pouvoir, comme au temps des Gilets jaunes.

Une nouvelle fois, nos chefs de file annoncèrent notre intention de manifester. Nous avions choisi de lutter chaque lundi. C’était un choix risqué, parce que de plus en plus de gens allaient devoir retourner au travail au lieu de nous rejoindre, mais c’était aussi une manière de faire comprendre que tout devait changer – tout, c’est-à-dire le système – et que nous n’étions pas seulement l’attraction du week-end. Notre lutte était fondamentale : pas question de la mener sur notre temps de repos, comme si l’engagement était une activité annexe. Manifester le lundi, c’était montrer que la lutte devenait notre activité première.

Évidemment, le pouvoir ne comptait pas nous laisser faire. Il envoya d’abord ses porte-paroles déclarer notre irresponsabilité : partout sur les plateaux de télévision, des députés accusèrent nos manifestations d’être criminelles parce qu’elles allaient répandre le virus et provoquer une deuxième vague.

Nous étions même accusés de provoquer le reconfinement que le président allait être obligé de décréter. Dans cette bataille d’opinion, certains médecins appuyaient le gouvernement. Ils disaient qu’il fallait effectivement continuer à rester chez soi, et ne sortir que pour le strict nécessaire. Mais alors, pourquoi rouvrir les entreprises ? Pourquoi refaire tourner les usines ? Qui pouvait dire que la croissance économique était plus importante que notre lutte ? Qui l’avait décidé ? Ce fut notre première contre-attaque.

Notre mouvement décida de dédier cette seconde manif au personnel soignant. Nous allions porter leur combat dans la rue, avec eux, et au nom de tous ceux qui devaient encore soigner des malades du virus à l’hôpital, pour montrer que c’est nous qui étions de leur côté. La rancœur des infirmières, des brancardiers, des médecins contre la gestion de la crise était telle, que chez eux, de nombreuses voix s’élevèrent pour nous soutenir. “Soutenez la manif, fermez les boîtes !” fut le slogan affiché sur les murs de plusieurs hôpitaux.

Toujours aussi fourbe, le ministre de l’Intérieur prit la parole, flanqué d’un banc de préfets :

« Le confinement a été suspendu mais les rassemblements de plus de dix personnes sont toujours interdits. Notre priorité est de sauver des vies, quel qu’en soit le coût politi… économique. Par conséquent, les entreprises qui respectent les gestes barrière et les normes de distanciation sociale sont autorisées à rouvrir. Mais les manifestations, quelles qu’elles soient, sont interdites, parce qu’une manifestation ne permet pas de respecter ces normes. S’il le faut, si ces troubles persistent, je vous le dis, il faudra envisager un reconfinement. »

C’était odieux : le confinement devenait une punition dont la population était menacée en raison de la rébellion de quelques-uns… Et en même temps, les travailleurs pauvres étaient encouragés à s’entasser chaque matin dans le métro. Ça, c’était jugé moins dangereux que nos marches en plein air ! Nous étions les moutons noirs à châtier, pour pouvoir continuer à tondre les blancs tranquillement.

« C’est ce qu’ils ont toujours fait, nous dit Maïwenn lors d’une réunion des Immortels. À chaque grève, c’est pareil, ils nous font détester les grévistes… Soi-disant parce qu’on serait des connards irresponsables, alors qu’on défend juste nos droits. »

Je comprenais bien le procédé, mais je n’avais encore jamais été du côté des accusés. Et cette sensation d’être dénigré, injustement accusé d’un crime par les autorités me révoltait.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter