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Restez chez vous !

Episode 27

Le lendemain matin, j’allumai machinalement la télévision en préparant mon café.

« Oui, Bruce, la manifestation d’hier a été un franc succès, nous l’avons dit, avec plus de cent mille manifestants selon les organisateurs, tandis que la Préfecture a refusé d’opérer un décompte puisque l’événement était interdit. Mais notre exclusivité, ce matin, c’est qu’après le meeting à Bastille, plusieurs rixes entre les manifestants et des militants d’extrême-droite ont été observées. De véritables scènes de combat, selon nos informations, notamment dans les banlieues nord et est de la capitale. C’est dans ces zones, déjà, que le confinement était le moins bien respecté, on s’en souvient… »

Des rixes ? Des scènes de combat ? Quel langage ! Ces serveurs de soupe de BFM TV essayaient de nous décrédibiliser, de nous renvoyer dos-à-dos avec les miliciens, alors que nous avions été agressés au sortir de la manif, et rien d’autre ! Il s’agissait de passages à tabac, de violences gratuites, pas de rixes ! Ce traitement médiatique me révulsa. Que les banlieues pauvres soient stigmatisées, après avoir été ciblées pendant des semaines par les milices xénophobes en mal de violence… Quel cynisme ! J’avais envie de balancer ma télécommande au travers de l’écran. Mais je l’éteignis calmement et but mon café sans télé. Ils ne m’atteindraient pas, aujourd’hui, j’étais intouchable. Pourquoi ? Parce j’avais rendez-vous avec Clara, pour fêter la fin du confinement ! Nous avions convenu de nous retrouver dehors. Les cafés et les restaurants étaient fermés, mais j’avais mis une bouteille de vin blanc et deux verres au frais pour les boire avec elle sur les berges, le long des quais… Ensuite, nous improviserions.

Après quelques péripéties, notamment une heure de queue chez le coiffeur entre des déconfinés très chevelus – comme moi – je la retrouvai devant la Seine. Elle portait une belle tunique verte d’inspiration japonaise, aux motifs floraux, était délicatement maquillée, et ses lèvres rouges étaient alléchantes. Quand elle me laissa l’embrasser, mon cœur palpitait comme celui d’un adolescent. On marcha un peu et, une fois assis, je sortis ma bouteille de blanc et lui tendis un verre. Elle s’en saisit et roula des yeux avec envie.

« Parfait ! me dit-elle. Ah, c’est trop bon d’être là, dehors… Enfin ! – Ah o-oui, c’est bien, hein ? – Sérieux, j’ai cru qu’on allait passer tout le printemps à la maison alors qu’il fait trop beau ! On boit à quoi ? – À nous, bien sûr ! – À nous, et à la fin du confinement ! »

Elle tacha le bord de son verre avec son rouge à lèvres. J’aimais tout chez elle, je trouvais sensuel le moindre de ses gestes. Quand elle me regardait et me donnait l’impression de ne voir que moi… j’étais fou.

« Tu vas re-reprendre le b-boulot ? »

Foutu bégaiement : je la vis sourire à ce malheureux “re-reprendre”.

« Je veux dire, tu vas r-retourner au bureau ? – Oui, je vais bien être obligée… La Défense. L’horreur. Mais ça va, mon patron est cool, je peux le faire à mon rythme. Et toi ? – Bon, moi, j-j’ai toujours pas de boulot… Faut que-que je rappelle mes c-clients. – Et ça va, financièrement ? – Oui, ça va. Il y a l-les aides de l’État. »

À vrai dire, je n’avais aucune envie de relancer mes clients : ça allait être très difficile, dans le contexte du déconfinement et, surtout, j’avais la tête à tout autre chose. Je pensais aux Immortels. Mais il fallait bien donner à Clara une illusion de normalité.

La bouteille de blanc dura moins d’une heure. Je tenais très bien à l’alcool mais Clara semblait un peu éméchée, d’autant qu’elle exposait sa tête au soleil depuis un long moment. Elle s’était allongée sur mes jambes croisées, les yeux clos, et avait abaissé le haut de sa tunique pour faire bronzer ses épaules nues… Sa façon de jouir de l’instant m’éblouissait et me comblait. Sans réfléchir, je lui déclarai ma flamme.

« Tu-tu-tu sais, je suis content qu’on soit à n-nouveau ensemble. »

J’espérais qu’elle me répondrait par un assentiment ou un mot doux qui acterait nos retrouvailles. J’en avais dit juste assez pour qu’elle puisse me rendre la pareille sans trop s’engager. Mais elle resta silencieuse. Somnolait-elle ? M’avait-elle entendu ? Je voulus déposer sur ses lèvres un baiser, mais notre position me l’interdisait ; je me contentai de caresser ses cheveux.

« C’était long, ce confinement, hein ! finit-elle par me dire. Il est temps que les boutiques rouvrent, j’ai plus rien à me mettre. »

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