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Restez chez vous !

Episode 25

Après la manif, la foule mit une bonne heure à quitter la Bastille.

« On reste groupés, répéta JP. On rentre à pied ensemble pour éviter les mauvaises surprises, on se séparera le plus loin possible. »

À cet instant, je le trouvai presque gonflant. Il cassait notre enthousiasme avec ses inquiétudes. On était encore des milliers sur la place : qui pouvait nous attaquer, sous l’œil des policiers omniprésents ?

Pourtant, on se retrouva bientôt à quinze sur le boulevard Richard-Lenoir, juste les Immortels. La nuit commençait à tomber. Il y avait parmi nous Mahdi, un grand immigré tunisien, très typé. Cette caractéristique allait prendre une importance que je n’aurais jamais soupçonnée.

« Je crois qu’on est suivis, nous dit JP. Ne vous retournez pas. »

Notre groupe me sembla soudain beaucoup plus vulnérable. Le boulevard était large et fréquenté, mais il n’y avait plus un seul flic à l’horizon. Tout le monde se tut et pressa le pas. Après quelques minutes d’anxiété, je me résolus à jeter un coup d’œil vers l’arrière, et je les vis : quatre costauds, trois jeunes et un vieux, cinquante mètres derrière nous. Ils ne nous lâchaient pas d’une semelle.

« Mahdi et Sophie, dit JP à mots couverts, vous devriez marcher devant. »

Sophie était une jeune Française de petite taille, parfaitement intégrée, et noire. L’expérience du vieux militant était suffisante pour que dans cette situation, chacun lui obéisse sans discuter.

Trente minutes plus tard, les quatre types nous suivaient toujours. La tension dans notre groupe était palpable. Le visage de JP était toujours aussi fermé.

Aux abords de l’Homme bleu, un dilemme s’imposa : devions-nous nous y réfugier au risque de leur révéler notre QG ou valait-il mieux nous séparer ? Le groupe ralentit sa cadence. Personne n’osait parler. Je regardai JP en espérant qu’il nous guiderait, mais il n’en eut pas l’occasion.

« Hé ! Les gars ! Attendez-nous. »

JP, qui fermait la marche, s’arrêta en nous poussant dans le dos pour nous signifier de continuer à avancer.

« Qu’est-ce qu’y a ? leur demanda-t-il.

– On veut juste causer un peu, tranquilles. »

Nous nous arrêtâmes tous, quelques mètres à peine devant JP. Par solidarité ou par incapacité à mesurer le danger ? Les miliciens, eux, continuèrent à avancer vers nous dans la rue déserte. Vus de près, ils avaient des physiques de cogneurs : deux d’entre eux avaient des bras énormes et un troisième, tatoué jusqu’au cou, portait des gants à coque. Seul le vieux, celui qui parlait, nous adressait un sourire carnassier.

« On n’a rien à vous dire, dit simplement JP.

– On veut pas vous faire de mal, répondit le vieux. Laissez-nous juste le grand muzz. Lui, là, et on vous laisse tranquilles. »

Il venait de désigner Mahdi du bout du doigt. Pour ma part, j’étais figé d’angoisse au milieu des Immortels.

« Non, dit JP, le seul d’entre nous capable de réagir. Ça, c’est pas possible. »

Mahdi ne put s’empêcher de faire un pas vers les miliciens et de les affronter.

« Vous voulez quoi, y a un problème ? »

Je compris immédiatement qu’il venait de commettre une énorme erreur. Son accent tunisien leur déplut, sa façon de soutenir leurs regards les offensa. Les trois jeunes s’avancèrent nerveusement vers notre groupe, prêts à cogner.

« Qu’est-ce qu’y veut, Mohamed ? Y a un problème ?

– C’est vous qui avez un problème… »

JP tenta en vain de faire reculer Mahdi, mais c’était trop tard. Les quatre nous faisaient face, et tout quinze que nous étions, nous n’étions pas préparés à nous battre. Ils allaient nous massacrer.

L’un des colosses poussa JP et les autres bousculèrent Mahdi, qui fut forcé de reculer. Maïwenn et une autre camarade s’interposèrent courageusement, persuadées sans doute que des réacs n’oseraient pas frapper des femmes… Mais elles ne récoltèrent que des ricanements de la part de nos adversaires, qui parvinrent à les neutraliser sans violence, en un mouvement.

Mahdi, isolé, fut alors plaqué contre le mur d’un immeuble par deux miliciens, tandis que leurs collègues nous maintenaient à distance. Nous avions beau les pousser, les bousculer, tenter de leur parler : nous ne pouvions rien contre leur entraînement et leur détermination. Ils ne nous voulaient aucun mal à nous, Français inoffensifs… Ils voulaient simplement détruire Mahdi.

Devant nos yeux impuissants, le petit nerveux aux gants coqués lui asséna un premier coup dans le ventre.

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