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Restez chez vous !

Episode 24

Jusque-là, j’avais cru défiler dans un cortège de quelques centaines de personnes… Mais en arrivant sur la place de la Bastille je compris que nous étions des dizaines de milliers. J’eus la chance de pouvoir monter sur les marches de l’Opéra, et de là, le tableau était saisissant. La foule s’étendait à perte de vue, tout autour de la colonne de Juillet et sur l’esplanade du port de l’Arsenal. Un regroupement si important au lendemain de la fin du confinement n’était sans doute pas raisonnable. Pas plus que les matchs de football maintenus au début de l’épidémie, les élections municipales qui avaient eu lieu malgré tout, ou les attroupements provoqués par les déplacements du président de la République… Mais nous étions réunis pour un motif de première nécessité : parler d’urgence sociale, parler d’urgence écologique, éviter le retour d’un système mortifère. Cela me semblait légitime.

Le meeting commença et la première intervention marquante fut celle d’un grand tribun politique.

« Au pied de cette colonne, tonna-t-il, élevée en mémoire de tant de combattants du peuple, il me vient une image. C’est un fantôme de l’Histoire, un revenant qui tente de s’imposer dans le paysage… Ce fantôme, bien sûr, c’est la Restauration, période terrible où un pouvoir aux abois a tenté de ressusciter la monarchie honnie par les Français, combattue par les citoyens au prix de tant d’efforts, de larmes et de sang. Eh bien, mes amis, quand j’entends aujourd’hui le ministre de l’Économie annoncer le retour de la semaine de soixante heures, quand j’entends sa sœur, la ministre du Travail, prétendre abolir trois semaines de congés payés et son frère, le patron du MEDEF, exiger à mots couverts le retour de l’esclavage, ce que je vois, c’est ce fantôme ! C’est la Restauration ! La famille royale ne veut pas seulement le retour de l’Ancien Régime, caractérisé par l’infaillibilité des patrons et la sainteté de la croissance ! Non, mes amis ! Ils en veulent encore davantage ! Ce qu’ils veulent, c’est l’ultra-capitalisme, une soumission plus forte encore du peuple, et de la nature, et du monde aux lois du marché et à leur soif de profit. Laisserons-nous faire cela ?

– Non ! » cria la foule, galvanisée par le talent oratoire de cet homme.

Plus tard, un astrophysicien très engagé prit la parole.

« Ce que je voudrais dire, avec la même rigueur que lors de mes travaux scientifiques et sans exagérer, c’est que ce virus n’est qu’un détail comparé à la crise écologique que nous vivons. Les quelques six cent mille morts officiels de la crise actuelle ne sont rien comparés au cataclysme que vit la planète et qui va s’accélérer au cours du vingt-et-unième siècle.

Cela m’inspire un immense étonnement… C’est incompréhensible, l’aveuglement du système économique. Vous voyez, nous sommes capables de nous préoccuper d’une menace modérée, le virus, parce que nos intérêts à court terme sont menacés. Mais nous sommes incapables de comprendre qu’il faut agir de manière beaucoup plus radicale face à une menace gigantesque, sans commune mesure, qui est en train d’éradiquer la plus grande partie des formes de vie sur Terre. Le pouvoir est complètement passif face à ça.

Cet aveuglement-là, cette forme de folie qui consiste à ne pas voir la réalité en face, c’est le moment d’y mettre fin. Puisque le système économique a tremblé devant un virus, il faut en profiter pour impressionner nos gouvernants, et s’occuper de la vraie menace qui pèse sur nous… »

J’exultais. Bien sûr, il y avait des temps morts, on était trop loin de l’estrade pour bien distinguer les intervenants, et je commençais à fatiguer d’être immobile dans la foule depuis deux heures… Mais l’impression de communion qui régnait autour de moi me faisait un bien fou. L’énergie collective réclamait un changement et rien ne semblait pouvoir nous arrêter. Je savais que c’était faux, que la loi du plus grand nombre est un leurre et que, même en démocratie, une poignée de milliardaires décide quelle politique doit être menée… Mais l’illusion de l’instant était suffisamment belle pour que je me laisse emporter.

Plusieurs personnalités intervinrent encore : des soignants, des militants de très longue date, un sociologue français quasi-centenaire et, clou du spectacle, un célébrissime linguiste américain, très engagé, qui nous délivra un court message de soutien par appel vidéo. C’était la surprise du chef, seuls les organisateurs du premier cercle étaient au courant et l’apparition de son visage provoqua une vague d’extase. Grâce aux efforts de quelques journalistes indépendants, nous étions nombreux dans la foule à savoir que les États-Unis battaient tous les records en nombre de décès. Le soutien du plus grand penseur américain vivant prenait donc une saveur particulière.

Dommage que Clara n’ait pas pu venir : elle aurait été conquise par l’engouement de cette foule malgré ses réticences, j’en étais certain.

« Nous nous réunirons ici toutes les semaines, jusqu’à la victoire ! Rien ne sera plus comme avant. »

Le soleil avait déjà disparu derrière les immeubles lorsque le meeting se termina. Je plaisantais avec Maïwenn et d’autres camarades quand JP nous rappela à l’ordre :

« Restez groupés, je vous assure qu’il va falloir faire attention maintenant. C’est le moment qu’ils attendent depuis une semaine. »

Il parlait des milices et, encore une fois, j’estimai qu’il devait surévaluer le danger.

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