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Restez chez vous !

Episode 23

Le vingt mai, comme prévu, le confinement fut levé. Malgré les mises en garde du gouvernement, tout le monde se précipita dans la rue. Il faisait gris, quelques averses mouillaient les visages, mais impossible de retenir ce mouvement vers l’extérieur. Chacun voulait profiter du droit de sortir après deux mois de privation.

Puis, au bout d’une heure ou deux, les gens constatèrent qu’il n’y avait pas grand-chose à faire, que marcher dans la rue à Paris, en plein jour, au milieu du trafic, n’avait pas grand intérêt tant que les bars, restaurants, parcs et jardins étaient encore fermés. Alors ils rentrèrent chez eux un peu déçus.

Le lendemain, c’était le grand jour, enfin ! Ma première manif depuis les attentats de Charlie Hebdo… Et quelle manif ! Je me sentais très impliqué. Bien sûr, en 2015, j’étais concerné aussi. L’assassinat des dessinateurs par des faibles d’esprit m’avait révolté… Mais tout était différent, cette fois. Je n’étais plus un anonyme commandé par la stupeur, parmi des milliers d’anonymes. J’étais un militant qui, avec d’autres, allait tenter d’infléchir le cours de l’histoire.

Ce n’était pas un simple hommage, une marche symbolique. Je m’engageais. Je me sentais fier de participer aux actions des Immortels et plus courageux que mes voisins qui applaudissaient les soignants après avoir probablement voté pour la destruction des services publics. En me rasant, ce matin-là, je me sentais un peu plus vivant.

Le rendez-vous était fixé aux alentours de la place de la République. Nous avions établi un point de rencontre précis avec les Immortels, à l’écart de la foule pour nous y retrouver sans difficulté. Je m’y rendis à pied, mon panneau sous le bras. Pas de milicien en vue. Je n’étais pas complètement rassuré mais je ne voulais pas me laisser voler ce moment par la peur. Je marchai d’un bon pas et, après quelques minutes, le soleil éclata entre deux nuages. J’y vis le signe que tout allait bien se passer.

Je retrouvai JP, Maïwenn, Nausicaa, le propriétaire de l’Homme bleu qui, pour l’occasion, avait retrouvé le sourire, et la bande des Immortels au grand complet. Chacun montra aux autres sa pancarte ou son panneau avec enthousiasme. Il n’y avait que des camarades autour de nous, que des militants progressistes ou écologistes : pas de policier, pas de milicien. Nous étions bien. Seul JP semblait tendu. Il nous parlait sans nous regarder dans les yeux, scrutant les alentours en quête d’un improbable danger.

Après une bonne heure d’attente, la manif se mit en marche. Nous devions longer le boulevard Voltaire, puis le boulevard Richard-Lenoir jusqu’à la place de la Bastille ; là, il y aurait des prises de parole de militants, quelques appels à l’annulation définitive des suppressions de postes dans les hôpitaux, une demande de réinvestissement massif dans la santé et l’éducation, une évocation du revenu universel aussi. Tout cela, bien sûr, devrait être financé par une hausse des impôts sur les particuliers et les entreprises les plus nantis – qui n’en payaient jamais – ainsi que par une taxe sur les transactions financières.

« Qu’est-ce qu’y a, JP ? lui demanda Maïwenn. T’as pas l’air tranquille.

– Non, pas trop.

– Mais pourquoi ? Tu vois bien que ça va…

– Y a quasiment pas de flic. J’ai vu que deux ou trois boîtes de six depuis tout à l’heure.

– D-de toute façon, c’est pas eux qui n-nous pro-protègeraient, si ? »

JP ne nous regardait pas et ne me répondit même pas, il était visiblement très préoccupé. Pourtant, tout se passait bien : nous venions de passer le Bataclan et n’avions rencontré aucune menace. Les milices qui nous avaient tant provoqués sur internet semblaient totalement absentes.

À trois cent mètres de la place de la Bastille, l’ambiance changea radicalement. Au bout de l’avenue, nous pouvions voir l’estrade montée pour les intervenants… Des cars de CRS étaient déployés tout autour.

La préfecture de police avait bluffé ! Après avoir toujours affirmé que la manifestation serait interdite, donc non protégée, elle avait finalement décidé d’envoyer des troupes, en armure et en nombre. Les CRS formaient un cordon immobile des deux côtés de l’avenue, dans lequel notre cortège s’engouffra. Je me sentis presque rassuré.

« Regardez, dit JP. Derrière les flics, là. »

C’étaient des miliciens. Aucun doute possible : quelques-uns portaient des bombers ; d’autres, le crâne rasé, nous mataient avec des yeux menaçants. Ils gardaient le silence, mais l’un d’eux cracha dans notre direction par-dessus l’épaule d’un CRS.

« Serrez les rangs », nous ordonna JP, et immédiatement, on se rapprocha tous du milieu de l’avenue.

Un peu plus loin, l’un des nôtres commit une imprudence. Il marchait isolé, trop près du trottoir et, circonstance aggravante, il était noir. J’entendis des cris et en me retournant, je le vis tenter de frapper un milicien avec son panneau ; les insultes fusèrent. Un large groupe de miliciens se rassembla tout de suite pour imiter des cris simiesques.

« Sous-race de merde ! Sale singe ! Hou hou houuuu ! »

L’un d’eux agrippa le bras du militant et le tira violemment, un autre l’atteignit d’un coup de pied dans le dos, avant que trois CRS ne parviennent à les séparer. Tout s’était passé en un instant et dans la confusion, je ne comprenais pas pourquoi il s’était mis à les frapper avec son panneau. Je le vis seulement ensuite essuyer un crachat sur sa joue.

Je contemplai alors d’un autre œil le fin cordon de policiers qui nous séparait des sauvages… Il me sembla soudain très mince.

« Jusqu’au meeting, ça va aller, dit JP. Mais quand on va se disperser… »

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