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Restez chez vous !

Episode 22

J-2 avant la grande manif. Le Préfet de Police ne l’avait toujours pas autorisée, mais la télévision ne parlait que d’elle. Des leaders syndicaux et politiques étaient invités à en préciser le déroulement, le parcours et les objectifs en interview. Face à cette avalanche de soutiens, les appels du gouvernement à faire respecter l’interdiction étaient inaudibles.

Désespéré, le ministre de l’Intérieur songea même à prolonger le confinement au-delà de son terme, jusqu’au vingt-cinq mai, pour empêcher la manifestation, mais l’impopularité ce cette mesure le faisait hésiter. Tout le monde voulait sortir, le pays n’en pouvait plus d’être enfermé.

Le président par intérim finit par trancher contre tout prolongement du confinement. Nous avions promis – la main sur le cœur – de marcher espacés d’un mètre pour respecter les normes de distanciation sociale. La manifestation aurait lieu.

La seule menace qui pesait encore sur nous, c’était la violence des miliciens. Leur mission devait logiquement prendre fin avec le confinement, mais ils ne comptaient pas désarmer. Ils disaient maintenant vouloir encadrer le déconfinement, en aidant à limiter les interactions sociales au strict nécessaire : travail, réunions de famille, célébrations traditionnelles françaises, et toute initiative nécessaire à la santé et à la sécurité des Français. Visiblement, cela excluait la défense des personnels soignants ou la dénonciation des causes profondes de la pandémie.

« Si la police est incapable d’empêcher la tenue de cette manifestation, nous, nous l’empêcherons, pour protéger les Français ! » affirmaient-ils.

Dans notre camp, certaines voix réclamèrent la protection de la police. Nous appelions même, individuellement, les gardiens de la paix à la sédition : leur devoir était de protéger le peuple, de garantir la liberté de manifester, et si leur hiérarchie le refusait pour des raisons politiques, ils devaient désobéir et marcher avec nous, nous protéger. Évidemment, aucun policier ne répondit à notre appel.

Sur internet, des médias engagés signalèrent des dizaines de tentatives d’intimidation de nos camarades de la part des milices, des actions semblables à la dégradation du local de l’Homme bleu. Plusieurs militants, pour la plupart noirs ou arabes, avaient été blessés ; un homme de mon âge qui avait tenté de s’interposer était dans le coma. Les médias officiels n’en disaient pas un mot, évidemment… Et j’avais peur.

Je ne m’étais jamais battu de ma vie, jamais trouvé dans une situation d’agression sérieuse. Nous étions forts du sentiment d’avoir raison, mais ils étaient déterminés. Notre nombre nous protègerait-il de leur haine ? Je n’arrivais pas à m’en convaincre. Je me trouvais honteusement chanceux d’être blanc, ce qui m’assurait une relative protection.

Après m’être coordonné avec JP et les autres, je me mis à préparer un superbe panneau pour la manif, le journal télévisé en bruit de fond.

Aux États-Unis, le vice-président était maintenant confortablement installé dans son fauteuil de maître du monde. Il venait de nommer un pasteur à son ancien poste et annonçait fièrement un plan religieux de lutte contre le virus. Filmé dans le Bureau ovale, entouré de conseillers récitant un Notre Père, il me donna envie d’en finir avec la vie…

Comment un pays dirigé de cette manière pouvait-il encore inspirer le reste du monde ? Un modèle, ça ? Des gens qui nient le changement climatique, qui prient contre un virus, qui remercient Dieu de “Sa volonté de rappeler près de Lui” des dizaines de milliers de contaminés décédés, victimes de leur incompétence ? C’était insupportable.

Je n’étais pas au bout de mes peines puisque le lendemain, ce mollah évangélique présida en direct un super-meeting. Pas un mot sur le terrible bilan américain du virus – cent vingt mille morts, record planétaire. Il parla de Dieu, affirma qu’avec Son aide, les choses iraient mieux très bientôt, et derrière lui, ses supporters l’applaudissaient en hurlant. Il répétait God bless America entre chaque phrase, avec un sourire engageant, un regard très confiant ; je crois qu’il avait compris qu’après l’homme orange, son peuple avait besoin d’une figure paternelle rassurante. God bless America ! – Effectivement, le marasme était tel qu’il fallait un miracle aux États-Unis pour surmonter la pandémie : c’était lui, il avait compris qu’il pouvait incarner ce miracle avec ses bondieuseries. – God bless America !

Pas un seul de ses militants ne semblait douter qu’il était l’homme de la situation.

Je pris conscience au bout de plusieurs minutes qu’il s’agissait d’un meeting de campagne. Le candidat à la domination du monde pour quatre ans supplémentaires, c’était lui, et God bless America, c’était son programme.

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