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Restez chez vous !

Episode 21

Je quittai Clara sans même prendre le temps d’imprimer une attestation. Dans les rues, la surveillance s’était relâchée ; l’annonce d’un déconfinement proche était jugée suffisante par beaucoup de Parisiens pour sortir, et la police semblait s’être mystérieusement dispersée.

À trente pas de l’Homme bleu, je pus constater les premiers dégâts. Le rideau de fer avait été forcé et tagué. À l’intérieur, un champ de ruines m’attendait : fragments de chaises éparpillées, bibelots fracassés, guéridons brisés… Le téléphone bleu canard qui trônait encore la veille au milieu de la pièce étranglait de son cordon le cou d’une poupée de chiffon. Le locataire des lieux, mon camarade Immortel, était là, debout, hagard. Sans réfléchir, je posai une main sur son épaule pour l’étreindre. Quand je me remémorai les consignes de distanciation, j’étais déjà dans ses bras. Il ne sembla pas s’en affecter, le malheur de la destruction de son local était plus grand que la peur du virus.

Une surprise nous attendait au fond de la salle. Sur une table laissée intacte trônait une tête de cochon déchiquetée, la langue pendue. L’odeur du sang me souleva le cœur. Derrière, sur le mur, les pages de journal inutilisées de nos premiers slogans étaient collées au mur. Avec les grandes lettres peintes qui nous avaient permis de former notre premier mot d’ordre, “Nous sommes le peuple, reprenons la main !”, ils avaient composé le mot Salopes. Cette humiliation et l’ampleur des dégradations m’abasourdirent pendant quelques minutes.

« Quelle bande de connards ! »

Je me retournai. C’était la jeune femme blonde qui avait récemment rejoint notre groupe. Elle se mit immédiatement à ramasser des débris de meubles et des coussins à terre. Le temps de reprendre mes esprits, je l’imitai.

« On va p-peut-être se débarrasser de cette tê-tête, non ?

– Oui, bien sûr. »

Elle me sourit comme si tout ça n’était pas si grave. Cela me soulagea un peu, car je m’inquiétais de la suite des événements. Les visiteurs n’avaient rien volé ; il était évident qu’ils cherchaient à nous intimider, trois jours avant la grande manifestation rebelle… Pourrait-on marcher en sécurité ? Jusqu’où seraient-ils capables d’aller, alors que la police semblait refuser de les affronter ?

« Tu t’appelles comment ? demandai-je à ma camarade.

– Maïwenn. Et toi ? »

Je lui répondis et je saisis le papier journal qu’elle me tendait pour y emballer la tête de cochon le plus proprement possible. C’était drôlement mou et ça puait la viande froide, mais je m’efforçai de ne pas grimacer – une curieuse coquetterie m’imposait de rester viril, même dans les tâches les plus abjectes.

Nous n’étions que deux à avoir répondu à l’appel, à avoir pu nous déplacer en tout cas. Le rangement dura quelques heures : ménage, récupération de ce qui pouvait être sauvé, évacuation du reste… La police promit de passer, mais elle n’apparut jamais. À minuit, épuisé et meurtri par cette agression, je saluai mes camarades et rentrai chez moi.

Le lendemain, je me réveillai avec une douloureuse érection. Mais le plus surprenant, c’est la pensée qui l’accompagnait… La veille, lors du rangement, j’avais décollé le Salopes en papier journal du mur de l’Homme bleu tandis que près de moi, Maïwenn ramassait les fragments éparpillés d’une porcelaine. Elle était accroupie, le dos tourné, et à un moment, elle avait relevé ses cheveux d’un mouvement très sensuel qui m’avait fouetté l’entrejambe. Elle ne l’avait pas remarqué, elle s’était simplement retournée en me souriant. Et maintenant, dans mon lit, le souvenir de cette anecdote infime se mêlait à mes plus bas instincts…

J’ai honte d’avouer que mes mains s’égarèrent un court moment.

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