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Restez chez vous !

Episode 20

À la télévision, les Stanislas étaient toujours aussi présents. Ils réclamaient le retour aux affaires, l’injection d’argent frais dans les entreprises et, par-dessus tout, la fin immédiate du confinement.

« Le vingt-et-un mai, c’est demain. Il faut que le retour des Français au travail soit massif et total. Le Parlement a déjà voté l’augmentation des horaires de travail, tant mieux ! Nous devons reconstruire le pays, et ce n’est pas qu’une question de moyens : chaque Français doit comprendre qu’il faudra apporter sa pierre à l’édifice. »

Le journaliste – un autre Stanislas – feignait grossièrement d’être mal à l’aise :

« Mais les médecins nous disent que si tout le monde retourne à sa vie d’avant, il y aura une deuxième vague épidémique…

– C’est un risque, mais le plus grand risque serait de laisser couler notre économie. La crise économique fera beaucoup plus de victimes que le virus, croyez-moi !

– Enfin, allez expliquer ça à Robert et Germaine, soixante-quinze ans, qui sont confinés chez eux depuis deux mois…

– Je crois que Robert et Germaine peuvent très bien comprendre que l’intérêt du pays est de privilégier l’économie. Parce que Robert et Germaine ont des enfants, qui n’auront rien à mettre dans leur casserole si nous ne faisons rien ! »

Les Stanislas défendaient si bien leur bifteck que le gouvernement en était mal à l’aise. De fait, l’intérêt du pouvoir divergeait de celui des Stanislas ; il résidait dans un déconfinement mesuré : que chacun retourne au travail, mais sans aller manifester… Sans réclamer une revalorisation des métiers de la santé ou pire, une remise à plat des priorités de l’État. Le pouvoir voulait se maintenir, avant toute chose, et pour cela il fallait gagner du temps, lisser la fin du confinement, en faire un non-événement, de sorte que les vieilles habitudes reviennent insidieusement. La manifestation promise le vingt-et-un mai commençait à leur faire peur : les médias en parlaient continûment, au point qu’il allait être impossible au Préfet de Police de l’empêcher. Tous les soignants, plusieurs partis contestataires et une foule de citoyens promettaient de nous rejoindre. Je commençais à sentir un vent de changement.

« Je comprends que les médecins soient en colère, me dit un jour Clara. Tu as vu la vidéo avec les masques de plongée ? C’est des masques de magasins de sport…

– Tu-tu veux aller à la manif ?

– Pff… Je sais pas. Y aura trop de monde.

– Mais j-justement, faut qu’on soit nombreux pour défendre l’hôpital !

– Oui, oui. »

J’y allais sur la pointe des pieds : je brûlais de lui parler de mon engagement avec les Immortels, mais je ne voulais pas lui faire peur. Ma priorité était de m’assurer qu’on recommence une relation stable, qu’elle s’engage affectivement vis-à-vis de moi. Malgré des signes encourageants, la période du confinement me faisait douter. Peut-être qu’elle s’attachait à moi faute de mieux ? Peut-être qu’un amant planqué à la campagne attendait de la retrouver à Paris, quand tout serait fini ? Mieux valait rester prudent, ne pas l’affoler avec mes penchants gauchistes.

Le visage du nouveau maître du monde apparut à la télévision. C’était le vice-président de l’homme orange qui allait le remplacer jusqu’à la fin son mandat. Changement de style : il était plus classique, et surtout, il était très religieux. Un born-again, comme ils disaient là-bas, un chrétien reconverti dès l’adolescence à l’évangélisme le plus fou. L’électorat conservateur était ravi et le soutenait fervemment. Tandis que les cérémonies se multipliaient – obsèques, investiture, harangues sans fin dans des églises grandes comme des stades – la CIA en profita, en coulisses, pour faire arrêter plusieurs lanceurs d’alerte, coupables de dresser des bilans fiables de l’épidémie dans le pays. Le nouveau président profita de la succession pour affirmer que la lutte contre le virus allait être renforcée, avec l’aide de Dieu. Les Américains interviewés avaient l’air ravis.

J’allais proposer à Clara de cuisiner quelque chose quand je reçus un message des Immortels :

« À l’aide ! Est-ce que vous pouvez venir à l’Homme bleu dès que possible ? »

Je m’en étonnai. Ce genre d’alerte n’était pas dans les habitudes du camarade qui nous recevait… Je répondis :

« Il y a un problème ?

– Le local a été saccagé. »

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