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Restez chez vous !

Episode 2

Le pays semblait avoir pris des mesures rationnelles pour combattre le virus. L’immobilité contre la contagion, ça paraissait convaincant. De l’autre côté de l’océan, le grand maître du monde s’entêtait à dire que le virus “chinois” ne lui faisait pas peur. Il continuait à serrer les mains de ses ministres comme si de rien n’était. Il semblait en pleine forme et arborait son plus beau teint.

Déjà une semaine de confinement. Chaque jour, j’écrivais quelques mots à Clara sur l’odieux site bleu, et parfois, elle me répondait. J’aurais tant aimé la voir, la prendre dans mes bras, comme avant… Avec elle, le confinement m’aurait été plus doux.

Clara était mon premier amour, et le dernier en date. Nous étions restés un an ensemble, l’année la plus heureuse de ma vie. C’était à Paris déjà, dans un studio à peine plus grand que celui-ci. Elle avait alors illuminé ma vie, m’offrant à voir un mythe dont l’existence m’avait toujours semblé douteuse : le bonheur. Puis elle était partie en Amérique faire carrière. Elle était très indépendante, on lui proposait un beau poste ; quant à moi, après m’être trop mollement battu pour qu’elle reste, je n’avais pas eu la présence d’esprit de la suivre.

Elle m’avait quitté ; je la vois encore tirer sa valise sans se retourner, à l’aéroport de Roissy. On ne s’était plus parlé pendant six ans. C’est en apprenant son retour à Paris, l’automne dernier, que j’avais regagné la capitale.

Je l’avais revue depuis. Une fois. Une soirée organisée par une connaissance commune, où je m’étais pointé “par hasard”, dès dix-neuf heures, par crainte de la manquer. Elle était arrivée comme une fleur à vingt-deux heures. Surprise de me croiser, elle s’était montrée très cordiale, tandis que la nostalgie dévorait mon âme et mon masque. Je venais de retomber amoureux.

Je passais alors six mois à reconquérir son intérêt, sans en avoir l’air, via des conversations en ligne faussement banales, trompeusement fortuites. Clara était brillante, entreprenante et résolue : elle avait construit plusieurs relations en Amérique, bâti au moins deux couples – d’après mon observation scrupuleuse de ses publications – sans compter les histoires passagères qu’une expatriée de son genre avait forcément provoquées. De mon côté, j’avais connu des années très sages, pour ne pas dire désespérées de solitude.

Mais en deux saisons, à force de patience, j’étais parvenu à ressusciter son intérêt, et elle finit par m’accorder un rendez-vous le quinze mars, seul à seul, enfin… Nous allions dîner ensemble !

Le quatorze au matin, je bouillais déjà d’impatience, j’étais fou à l’idée de la revoir. Le quatorze au soir, le confinement était annoncé. Les restaurants fermaient. Chacun devait rester chez soi. Signe évident que Dieu ne m’aimait pas.

L’attestation de sortie imposée par le gouvernement était formelle : elle prévoyait la possibilité de promener tous les Médor de France, mais pas celle de retrouver la seule personne qui a jamais compté dans une vie. Ce n’est pas grave, on se verra une autre fois, avait osé m’écrire Clara. Je vécus une soirée détestable et jurai de ne plus jamais voter pour l’incompétent qui avait annoncé le confinement. Je n’étais même pas malade, le virus meurtrier laissait mes poumons en paix mais mon cœur, lui, suffoquait. Victime du cynisme de l’État. J’étais l’amant le plus poissard de la Terre.

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