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Restez chez vous !

Episode 19

La réunion du quinze mai avec les Immortels – la première à l’Homme bleu depuis longtemps – commença dans la morosité.

« Personne n’en parle, de nos slogans… On est entre nous sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression que tout ce qu’on diffuse tourne en vase clos. Mais à la télé, y a rien !

– Y en a que pour les miliciens.

– C’est sûr que leurs actions sont plus spectaculaires que les nôtres. Nous, on ne va pas frapper les immigrés dans leurs quartiers !

– C’est quand même fou que les gens ignorent à ce point d’où vient le virus ! À croire qu’ils ont envie d’en avoir un tous les ans.

– Eh ouais. L’écologie, tout le monde s’en fout. C’est jamais urgent. »

Cette dernière intervention était de JP. Il avait la bonté de ne pas rappeler qu’il nous avait prévenus, mais tout le monde l’avait à l’esprit dans la pièce, je le lus dans leurs regards. Le vieux militant avait raison. Une recrue d’à peine vingt-cinq ans, une jolie blonde, téléphone à la main, prit la parole.

« Vous savez que qu’on n’a même plus le droit de suspendre des draps aux fenêtres ? – Co-co-comment ça ? »

Elle tapa du pouce sur l’écran de son portable.

« Le gouvernement vient de passer un décret : plus de slogans sur les façades d’immeuble. Ça encouragerait les passants à rester dans la rue pour les lire… »

La mesquinerie de ce pouvoir m’éblouissait. Bientôt, on nous mettrait sur le dos une partie des morts du virus en démontrant notre responsabilité dans la contamination du peuple… C’était pathétique, de prendre de tels prétextes pour nous faire taire.

« B-bon, ap-paremment, c’était un échec de vouloir parler d’écologie. Il va falloir q-qu’on s’adapte.

– Avec la fin du confinement qui est prévue, on va pouvoir faire plus de choses, non ?

– Oui, enfin, c’est pas fait ! Ils font tout pour gagner du temps…

– Alors, il faut peut-être sortir ? Leur couper l’herbe sous le pied ?

– C’est vrai. C’est peut-être le moment de décider nous-mêmes que ça a assez duré ?

– Si on fait ça, on risque de se mettre à dos tous les gens raisonnables…

– Ça fait plus beaucoup de monde ! remarqua la jeune blonde, qui m’avait tapé dans l’œil.

– Mais les miliciens, ça fait des semaines qu’ils sont dehors ! Ils ont demandé à personne.

– Avec la bénédiction de la police.

– C’est pa-pas pareil. Of-officiellement, ils participent à l’effort de c-confinement.

– Oh, c’est ridicule !

– Bi-bien sûr ! Mais ça arrange le gouvernement. Ils ont toujours voulu ce du-duel avec l’extrême-droite, depuis le départ ! Alors que nous, on dé-dérange. »

Je prenais beaucoup d’assurance – et même de plaisir – dans ces échanges, qui étaient nouveaux pour moi… Mais c’est JP qui sut finalement tous nous mettre d’accord.

« Je pense que la bonne solution, c’est l’idée qui circule sur les réseaux, là, depuis quelques temps : une grosse manif dès la fin du confinement. Histoire de marquer le coup. Les médias seront obligés d’en parler, sur le thème “avec le déconfinement, le retour de la grogne”, un truc du genre. Si on est très nombreux dans la rue, ils pourront pas faire l’impasse. »

Tout le monde était pour. On entreprit donc de préparer l’événement pour le vingt-et-un mai, avec l’ensemble des forces progressistes et écologistes. Le préfet de police et le gouvernement s’empressèrent d’interdire un tel regroupement, mais nous n’avions pas peur de ces minoritaires aux abois.

Ce que personne n’avait prévu, en revanche, c’était les menaces violentes des miliciens contre nous. Ils se mirent à nous insulter sur internet et à la télévision où ils avaient maintenant leur rond de serviette ; ils affirmaient qu’ils ne laisseraient pas une poignée d’irresponsables mettre la santé des Français en danger avec une manifestation massive dès la fin du confinement, et qu’ils nous empêcheraient de la tenir, y compris par la force. Ils ne comptaient pas nous laisser reprendre la rue, qu’ils occupaient en France depuis des semaines. Il faut avouer qu’ils étaient beaucoup mieux armés, militairement, que nous, petits rêveurs pacifistes. Ils semblaient déterminés à se servir du chaos comme marchepied vers le pouvoir.

Pour la première fois, je tremblais à l’idée que tout cela puisse méchamment dégénérer.

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