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Restez chez vous !

Episode 18

« Déjà, l’autre fois, les bougies… C’est quoi, ces questions ? Tu te déguises en fantôme, la nuit ? »

Clara avait raison, mon texto lui réclamant de me donner de vieux draps pouvait paraître étrange, sans contexte… Mais j’hésitais toujours à tout lui expliquer. Je sentais que nous n’étions pas encore assez proches pour qu’elle accepte mes mauvaises fréquentations… Enfin, “mauvaises” : moi, j’étais très fier de m’engager auprès des Immortels, mais je ne voulais pas prendre le risque qu’elle trouve mon penchant pour la rébellion inquiétant, au point de me rejeter.

Je détournai lâchement la conversation, comme si c’était sans importance, et m’attelai à trouver une autre solution. J’avais une amie psychologue dans une institution spécialisée, qui tenait moins du centre social que de l’asile.

« Tu veux que je pique des draps et que je te les ramène ?

– N-non, non ! Je viendrai les chercher.

– Bon… D’accord. Je peux te les passer jeudi. »

J’avais visé juste. Il m’avait suffi d’expliquer mon projet pour que cette amie, un peu frondeuse, comme moi, se montre ravie de m’aider. Je n’allais même pas avoir besoin de faire un casse chez IKEA. Ç’aurait pourtant été l’occasion de leur piquer un matelas neuf… Dommage. Enfin, l’essentiel était d’avoir mes draps rapidement.

Le jeudi soir, à l’heure des casseroles, j’exposai mon nouveau slogan à la fenêtre. La nature se venge. Il est temps de la respecter ! J’avais peint un virus vert, un pangolin et une chauve-souris, plus mignons l’un que l’autre, pour appuyer mon propos.

De leurs fenêtres, mes voisins regardèrent le drap, le montrèrent du doigt à leur conjoint et à leurs enfants en souriant. Ils étaient intrigués, au minimum, et j’avais bon espoir qu’ils se renseigneraient pour mieux comprendre. Comme moi, des centaines de militants participaient à cette action. Les Immortels avaient rejoint un réseau plus large de forces progressistes et écologistes qui coordonnaient les campagnes, et nous étions nombreux à avoir adopté cette idée de slogans aux balcons, parfaite pour manifester tout en respectant le confinement. Mais les médias n’en parlèrent pas. Pas une image, pas un sujet sur nous ni sur notre message à la télévision. À peine quelques lignes sur les sites internet proches de nos idées.

Les chaînes d’infos avaient d’autres préoccupations et, malgré ma déception, je pouvais les comprendre. En effet, pendant que nous étions occupés à communiquer pacifiquement, les milices xénophobes agissaient de plus en plus violemment.

Officiellement, elles aidaient le gouvernement à maintenir l’ordre, en menant des rondes, en faisant respecter le couvre-feu, en surveillant des quartiers ou des villes entières. Elles avaient toujours un jeune porte-parole à la peau lisse pour l’expliquer aux journalistes… En réalité, elles n’intervenaient que dans des quartiers modestes peuplés d’immigrés. Elles les terrorisaient, les empêchaient de sortir, même pour faire leurs courses, organisant parfois de véritables sièges dans le but de les affamer. Les cas de violences gratuites rapportés par les médias étaient innombrables. Les milices n’hésitaient plus à bousculer les femmes, à vider leurs cabas en pleine rue pour contester qu’il s’agisse d’achats de première nécessité et les confisquer, à frapper les hommes avec des barres de fer ou pire, des coups de poings américains. Rentrez chez vous ! était leur slogan favori. Son double sens n’échappait qu’aux Français les plus naïfs.

Le ministre de l’Intérieur, lui, s’en accommodait avec cynisme. En réponse à une journaliste qui lui demandait pourquoi la police n’agissait pas contre les milices, il osa déclarer :

« Nous punissons tous les abus lorsqu’ils sont excessifs, je vous assure. Mais il faut bien reconnaître que ces militants encouragent les Français à rester chez eux, ce qui contribue à sauver des vies. »

Et dans le marasme que connaissait la France, l’outrance de cette déclaration fut à peine relevée par une ou deux personnalités. Tout le monde semblait estimer qu’il y avait plus grave… On pouvait accepter bien des choses au nom de la lutte contre le virus.

Le onze mai, deux mois et trente-huit mille morts après le début du confinement, on nous annonça que l’épidémie était enfin sous contrôle. J’étais chez Clara, nous regardions la télévision nus dans son lit.

Le président du Sénat – en pleine forme, à en juger par la persistance de son obésité – l’annonça fièrement lors d’une allocution solennelle : si tout se passait bien, dans quinze à vingt jours, nous pourrions progressivement ressortir de chez nous.

Immédiatement, entre les écolo-progressistes et les milices, une troisième force fit son apparition sur les plateaux de télévision. On ne savait pas d’où ils sortaient, mais le timing de leur offensive ne devait rien au hasard. Irruption simultanée, sur toutes les chaînes, de soldats décidés à soutenir le gouvernement et le retour à la normale.

« Nous le disons aujourd’hui, intervint un certain Stanislas, cravate fine et raie sur le côté, il est temps de relancer notre économie. L’essentiel de la crise sanitaire est enfin derrière nous ! Il est donc urgent de se remettre au travail. »

Des dizaines de Stanislas saturèrent l’espace médiatique : Stanislas du Ministère de l’Economie, Stanislas du Medef, Stanislas du Point, Stanislas de BFM Business, Stanislas l’entrepreneur, Stanislas le patron de start-up. Je les détestais tous, pour leur empressement à vouloir réhabiliter la monarchie de l’argent, alors que cette crise révélait tant de failles qui bousculaient mon regard…

Clara, elle, se limait les ongles, impassible.

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