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Restez chez vous !

Episode 16

Le président américain est décédé, victime du virus.

Voilà ce que disait le bandeau de ma chaîne d’information. Cela expliquait les scènes de liesse tournées au Moyen-Orient. Et moi, j’allais mieux.

Ce décès était à peine croyable. La sidération des journalistes et des invités était ahurissante. Nul ne savait comment enchaîner.

Les Bourses asiatiques, qui étaient ouvertes puisqu’il faisait nuit, perdirent 30 % de leur valeur en quelques minutes, et même 35 % au Japon. Un journaliste financier annonça que la Bourse américaine n’ouvrirait pas jusqu’à nouvel ordre, pour la première fois depuis le 11 septembre 2001. Toutes les Bourses occidentales lui emboîtèrent le pas.

Puis notre président du Sénat – qui présidait la République par intérim – prit solennellement la parole.

« Aujourd’hui, le virus nous prouve son extraordinaire dangerosité. Personne n’est à l’abri. Même si l’augmentation du nombre de cas est de moins en moins rapide, je le dis à tous les Français : restez chez vous ! Restez chez vous. Nos hôpitaux sont très sollicités, vous le savez. Ne contribuez pas à les surcharger. »

Il suait encore plus que d’habitude… Craignait-il pour sa propre santé ?

Plusieurs éditorialistes vinrent dresser la nécrologie de l’homme orange, mais surtout insister, comme notre nouveau président, sur la dangerosité du virus. C’était comme s’ils venaient de se rendre compte, après six semaines de confinement, qu’eux aussi pouvaient être touchés… S’ils avaient cru jusque-là être protégés par leur position sociale, ils tremblaient à présent que l’homme le plus puissant du monde était mort.

Clara m’envoya un texto : J’en reviens pas… Tu as vu ça ? Je lui répondis : Au moins, maintenant, il ne dira plus qu’il est en forme.

Elle ne sembla pas goûter mon humour : Mais ne pas pouvoir sauver leur président, quand même…

Moi : Ne t’inquiète pas : nous, on l’a eu et on a survécu. Je vais mieux.

Au bout d’une heure et demie, la porte-parole de la Maison Blanche annonça que le président n’était absolument pas mort du virus mais, selon son médecin, d’un anévrisme foudroyant. C’était tellement grotesque que même les cireurs de bottes les plus faux-culs du plateau ne purent s’empêcher de ricaner. D’après un correspondant à Washington, les médias conservateurs relayaient cette information très sérieusement, tandis que d’autres dénonçaient cette absurdité. Ces derniers affirmaient même que leur président ne serait pas mort s’il avait accepté sa maladie, s’il avait accepté de se soigner plutôt que d’attendre de perdre connaissance et de devoir être pris en charge dans des conditions dramatiques.

J’éteignis la télévision. Dehors, des sirènes de polices résonnaient, sans doute pour empêcher les gens de se réunir et de commenter la nouvelle dans la rue. Dans l’immeuble d’en face, les voisins avaient tous délaissé leurs casseroles pour leurs écrans.

Il était mort et j’avais survécu. Ça méritait une bonne douche et un petit remontant, j’en avais besoin.

Tout en me lavant, je me remémorai les tweets de cet homme qui avait cent fois méprisé le virus alors qu’il avait soixante-treize ans. Dans sa réalité parallèle, il était invincible, il n’était pas contaminé. C’était quand même son gouvernement qui avait popularisé le concept de “faits alternatifs”. Je songeai que les grands menteurs commencent toujours par manipuler la vérité, sciemment, cyniquement, dans leur intérêt, à la cacher, la travestir, la maquiller. Ils se prennent tous pour le Prince de Machiavel, se croient tout-puissants, s’imaginent tout maîtriser… puis finissent par perdre la raison et se mentent à eux-mêmes comme des enfants ou des fous. Le mensonge sur lequel ils bâtissent leur gloire leur fait mordre la poussière.

Les puissants de ce monde n’ont pas d’intelligence supérieure qui leur permettrait de nous manipuler. L’homme orange était mort parce qu’il s’était convaincu que le virus était une farce. Ce n’était pas la maladie qui l’avait tué, il avait tout pour être soigné. Ce qui l’avait tué, c’était son orgueil.

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