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Restez chez vous !

Episode 15

Si l’un de nous devait partir, alors honnêtement, sans aucune prétention, l’intérêt général commandait que ce soit lui. Je n’avais pas l’orgueil de me croire indispensable à la bonne marche du monde, certainement pas… Mais j’avais la conviction que lui y nuisait. C’était même un puissant démon. Alors Seigneur, entre éradiquer la peste noire et une marguerite, le choix est facile, non ?

Dans un délire fiévreux, j’évaluai nos chances respectives de survie. J’étais seul chez moi, sans soin, sans médicament, sans soutien affectif. Quand j’avais appelé ma mère la veille au soir, elle m’avait dit : “Oh, tu es un jeune homme. Ça va aller. Je te laisse, je vais faire des œufs pour ton père”. Et j’avais 39 de température. L’homme orange, lui, était entouré des meilleurs médecins de son pays, et même d’un ponte cubain de l’infectiologie, naturalisé américain…

Mais j’avais un avantage sur lui, un avantage décisif. Cet avantage, il venait de le rappeler sur Twitter :

« Mais bon sang, je ne suis pas malade ! J’ai un petit rhume, tout au plus. Ça n’a rien à voir avec le virus chinois ! »

Cet avantage, c’était la connaissance. Je savais que j’avais le virus, moi. Je ne nageais pas dans le déni. Lui, en pleine crise cardiaque, il vous aurait affirmé que tout allait bien… Je me raccrochai à cet espoir : ce fou risquait de se tout nier jusqu’à l’erreur fatale.

Je n’étais pas très lucide, certes, mais il me semblait tout de même observer des étrangetés à la télévision. Le journal sautait sans cesse du coq à l’âne… Comme si la rédaction en chef avait perdu la raison. Le décompte des morts, les milices, la santé de l’ancien président, les bilans par pays, les espoirs de traitement, les masques, les mesures antisociales du gouvernement, les suicides de soignants… Tout cela se mélangeait, les présentateurs s’emmêlaient les pinceaux, les invités hurlaient ou paniquaient, je ne comprenais plus rien. Et de temps en temps, on tentait de nous redonner le sourire avec une vidéo de chats confinés… Température : 39,5.

Je m’endormis face à la télévision allumée. À mon réveil, il faisait presque nuit. Je frissonnais. Je remis mon thermomètre dans la bouche alors qu’un correspondant à Washington dressait son propre bilan du virus, l’Amérique étant désormais le continent le plus touché. Il expliquait que les quatre mille morts états-uniens des dernières vingt-quatre heures étaient probablement très en deçà de la réalité pour une raison simple : le gouvernement ne comptait que les décès à l’hôpital. Or les pauvres n’y étaient pas admis, faute de couverture maladie. Ils mouraient chez eux bien sagement. Une étude indépendante menée auprès des syndicats de services funéraires dénombrait plutôt huit mille morts par jour… Température : 39,8.

39,8 ! C’était dramatique. Il fallait que j’agisse si je ne voulais pas que l’homme orange triomphe. Je bravai le froid au prix d’une brutale convulsion, sortis de ma couette détrempée et me rinçai le visage à l’eau glacée. J’avais une gueule qu’aucun maquillage n’aurait pu sauver. Et mes jambes me soutenaient à peine. Mais j’étais décidé à me battre contre l’impérialisme américain… Je crois que mon cerveau commençait vraiment à ne plus fonctionner.

J’ouvris la fenêtre et criai de ma voix de mourant :

« Ho hé ! Y-y a quelqu’un ? Aidez-moi… »

En contrebas, la chatte de l’Homme bleu me répondit immédiatement, d’un miaulement compatissant.

« Est-ce que quelqu’un a du pa-pa-paracétamol ? Je v-vous en supplie… Je suis pa-pas bien. »

Une femme ouvrit sa fenêtre de l’autre côté de la rue, et prit un air d’affliction en me remarquant.

« S’il vous plaît ! Aidez-moi ! »

La femme ferma sa fenêtre comme si j’étais fou. La chatte détourna le regard et disparut au coin de la rue. Tout le monde m’abandonnait : c’était foutu. L’Américain allait gagner, comme toujours.

Je fermai ma fenêtre en me préparant à mourir. J’avais eu la chance de revoir Clara avant la fin, de refaire l’amour avec elle deux fois… Je m’allongeai et fermai les yeux.

Un bruit à la fenêtre me réveilla. J’ouvris les paupières. Derrière la vitre, une patte frottait délicatement. C’était la chatte.

Je me levai machinalement, éberlué, pour la faire entrer. Elle me regarda avec tendresse, déposa à mes pieds un objet qu’elle portait dans sa bouche, miaula, puis repartit agilement le long des gouttières. Je me baissai pour ramasser son cadeau : une boîte de paracétamol 500.

Je n’en revenais pas. Sans réfléchir, j’en avalai trois et retournai me coucher, sans fermer la fenêtre, volontairement, dans l’espoir que le froid me maintiendrait en vie. Je me rendormis profondément.

Le bruit des casseroles des voisins me réveilla. Cela signifiait que j’avais comaté… vingt-quatre heures, la fenêtre ouverte ? Je mourais de soif, en tout cas. Je me levai, et m’étonnai de tenir sur mes jambes.

Après avoir bu, j’allumai la télévision et enfilai le thermomètre dans ma bouche. Je saisis une image très fugace : une foule de barbus et de femmes voilées en liesse. Et dans l’image suivante, de retour sur le plateau de télévision, la journaliste avait l’air en état de choc. Est-ce que je délirais encore ? Température : 38,2.

Je lus enfin le texte du bandeau rouge en bas de l’écran. Et ma mâchoire inférieure se décrocha de stupeur.

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