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Restez chez vous !

Episode 14

Ils étaient d’accord ! La décision fut prise de préparer mes slogans pour le lendemain soir. Nous allions même nous coordonner avec d’autres groupes parisiens pour démultiplier l’impact de notre action.

J’étais tellement fier de moi que je sacrifiai mon unique paire de draps blancs. Mon canapé-lit en était indigne, de toute façon, c’était devenu un instrument de torture dont je rêvais de me débarrasser. Si je survivais à cette crise, je m’achèterais un lit digne de ce nom, promis juré, même s’il devait occuper la moitié de mon appartement ! Ou mieux : je m’installerais chez Clara.

Le lendemain à vingt heures, alors que mes voisins ouvraient leurs fenêtres pour frapper sur leurs casseroles, je suspendis mon drap au garde-corps de ma fenêtre haussmannienne. On pouvait y lire sur un mètre cinquante de long : Vous ne confinerez pas notre colère. Plusieurs voisins saluèrent immédiatement ce slogan, montrant mon drap du doigt. Je crus même déceler chez certains d’entre eux une pointe de jalousie. Sur un autre immeuble ma rue, une voisine Immortelle avait elle aussi installé sa banderole en tissu. Des applaudissements fusèrent. L’opération était un succès.

J’étais fier mais étrangement fatigué. Ma gorge avait commencé à me gratter à la tombée de la nuit et je me sentis soudain faible. Moi qui veillais habituellement jusqu’à trois ou quatre heures du matin, je me couchai sans repas, ou plus exactement je tombai d’épuisement, encore habillé, sur mes vieilles lattes Ikea.

Le lendemain matin, c’était pire. Je toussais beaucoup. J’avais même un peu de fièvre. Il fallait se rendre à l’évidence : j’étais contaminé.

Une série de journées absolument vides commença. J’avais à peine l’énergie de quitter ma couette. Je tentai de prendre rendez-vous chez mon généraliste : aucun créneau de libre avant quatre jours. Les urgences ? Je préférais ne pas y penser. Si c’était pour me retrouver avec des cas beaucoup plus graves, des insuffisances respiratoires, des personnes âgées… C’était la pire des solutions. Plutôt souffrir chez moi.

J’appelai Clara pour lui annoncer que nous ne pourrions plus nous voir pendant quelques temps, à mon grand regret. Je portais l’espoir d’un soutien moral de sa part, mais elle me révéla qu’elle était malade, elle aussi. Une toux persistante et un peu de fatigue. Elle allait mieux que moi, au moins : tant mieux pour elle.

Il ne me restait plus qu’à ingurgiter de la télévision : c’est tout ce que mon absence d’énergie et de lucidité me permettait d’entreprendre. Les nouvelles empiraient, sans surprise. Suivant l’exemple de leurs collègues de province, des miliciens parisiens avaient attaqué le quartier de Barbès, armés de bâtons et de barres de fer, pour intimer à tous les passants de rester confinés chez eux. Officiellement, il s’agissait d’aider la police, mais le véritable message était clair, résumé par les paroles de l’un d’eux : “Restez bien cachés dans vos cases, on vous expulsera plus tard”. La police présente à proximité n’était pas intervenue. La commissaire affirma au micro “ne pas vouloir envenimer la situation”.

Puis les rédactions évoquèrent le malade le plus important du monde : l’homme orange, le président américain. Malade présumé, puisqu’il continuait à nier farouchement être atteint de quoi que ce soit. Il n’apparaissait plus en public, ce qui était une première depuis son investiture et contribuait à faire enfler la rumeur. Même la Bourse, cette fois, semblait douter.

Ma fièvre ne tombait pas. Mes courbatures étaient atroces et mon canapé-lit ne m’offrait aucun répit. L’isolement rendait la situation insupportable. J’envoyai un message aux Immortels pour m’excuser de mon absence, puis quatre à Clara – presque guérie – pour la rassurer. Après huit jours de maladie, j’avais visiblement perdu plusieurs kilos. Je me forçais à manger mes dernières conserves, et je n’avais plus un seul paracétamol à la maison… La situation devint critique.

Le maître du monde apparut enfin à la télévision, entouré d’une dizaine de gardes du corps. Il était obligé d’intervenir pour montrer qu’il était en vie, car la Bourse américaine avait perdu 15% de sa valeur en une journée… Son maquillage orange masquait mal la dégradation de sa santé ; amaigri, groggy, hésitant, il s’arrêta même au milieu d’une phrase, sans raison, avant que son équipe ne lui montre du doigt la ligne qu’il devait terminer de lire. Il faisait peine à voir, enfin presque, parce qu’il restait difficile d’avoir de l’empathie pour un monstre pareil.

Je le regardais du fond de mon oreiller et de mon épuisement, quand j’eus une soudaine révélation. C’était un duel. L’un de nous deux allait être emporté par la maladie. Je le sentais ! C’était lui ou moi. Et j’en avais assez de souffrir.

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