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Restez chez vous !

Episode 13

Le jour suivant, je décidai de me terrer chez moi, pour me remettre de mes émotions. Sur BFM TV, les nombres de contaminés et de morts continuaient d’augmenter. On voyait des ambulances en file indienne devant des hôpitaux : elles n’avaient nulle part où déposer les patients qu’elles apportaient… Tout était surchargé, le système sanitaire était complètement dépassé. Malheur à celui qui tomberait malade !

Le visage perfide du ministre de l’Intérieur apparut.

« Je demande aux Français, une nouvelle fois, de rester à la maison. Restez chez vous. Ne sortez pas, en particulier pour manifester ou pour vous réunir… Ce n’est pas le moment. Ne prenez pas de risque pour votre santé.

– Monsieur le Ministre, on dit que votre propre père aurait été hospitalisé. Vous le confirmez ?

– Oui. Mon père a été testé positif au virus…

– Il a été admis à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, c’est bien ça ?

– Euh… Oui, et vous le voyez, c’est pour cette raison que j’insiste : il faut sortir le moins possible. Il sera bien temps de débattre quand tout sera fini, je m’y engage personnellement. »

Des images en duplex montraient un hélicoptère se poser tranquillement au Val-de-Grâce. Aucune file d’ambulances à signaler, là-bas… Ce type me donnait vraiment envie de diffuser une photo de sa verge à très grande échelle dans le pays, pour lui faire perdre sa dernière trace de crédibilité, celle que lui conféraient sa cravate et son statut alors que sa dignité était portée disparue. Tartuffe immonde.

Une autre information attira mon attention : d’après plusieurs médias indépendants, le président américain, lui aussi, était porteur du virus. L’homme orange s’était empressé de le démentir vingt-sept fois sur Twitter, sur tous les tons : Je suis un jeune homme en parfaite santé ! Ce virus est un hoax ! Les médias vous mentent. C’est un coup des Chinois et de ces crétins de démocrates ! J’ai encore gagné au golf ce matin ! Difficile de démêler le vrai du faux. En tout cas, le Dow Jones n’y croyait pas, il était imperturbable.

J’éteignis la télévision. Les yeux noirs de l’employée de la laverie me hantaient… Y avait-il une chance, même minime, qu’elle ait été prise en charge convenablement ? Je me mentais en y croyant. Sans cesse, ses yeux suppliants me regardaient.

Mon téléphone sonna. Les Immortels convoquaient une réunion par messagerie, le soir même. Le responsable du local de l’Homme bleu nous annonçait en effet qu’il était malade et ne voulait pas nous contaminer, dans l’intérêt de notre lutte. Je songeai aussi à ma santé, je l’avoue, et je trouvai élégant qu’il l’ait formulé ainsi.

A vingt heures trente, la réunion commença. On dressa un bilan de notre première action. Une trentaine de slogans géants sur papier journal avaient été posés, mais quatre Immortels avaient été placés en garde à vue : JP, moi et deux autres. Nous avions tous été libérés et tout le monde allait bien.

Il s’agissait maintenant d’aller plus loin et, peut-être, de partir sur une autre voie… Tout le monde était d’accord pour occuper l’espace public, au moins symboliquement, avec des messages. Nous voulions éviter que les milices, qui pullulaient en province, prennent aussi le contrôle de la rue à Paris. Quelqu’un indiqua que la police cherchait aussi à les en empêcher, avec des moyens bien supérieurs aux nôtres. Mais pouvait-on faire confiance aux flics ? Fallait-il leur abandonner cette responsabilité, alors que l’engagement syndical à l’extrême-droite d’une partie des forces de l’ordre était notoire ? Et qu’en termes de violence, elles n’avaient pas brillé par leur modération, ces dernières années ? Le débat était animé, certains Immortels ayant personnellement été agressés lors de manifestations.

Un consensus sembla se dessiner pour exprimer, coûte que coûte, de manière visible, nos idées progressistes dans la rue. Nous voulions forcer les médias à reconnaître qu’il n’y avait pas deux forces dans le pays – le gouvernement et les xénophobes – mais trois, et qu’il faudrait compter sur nous et les milliers de groupes qui nous ressemblaient.

Je proposai alors une idée que j’avais entrevue sur internet : accrocher à nos fenêtres et à nos balcons des slogans-chocs contre le gouvernement, en très grand format. Je faisais le pari que la police ne viendrait pas les décrocher et qu’ainsi, nous serions très visibles… au moins autant que les miliciens dans les médias. Mon idée était de préparer soigneusement nos slogans sur des draps, les plus grands possible, et d’en habiller les façades de nos immeubles à vingt heures précises : l’heure où les Parisiens mécontents sortaient leurs casseroles pour huer le gouvernement.

Certains Immortels s’enthousiasmèrent ; d’autres y croyaient moins, préférant retourner dans la rue physiquement. Je dégainai alors ma dernière arme, le slogan auquel j’avais pensé : Vous ne confinerez pas notre colère. Je proposai même de le décliner : Vous ne confinerez pas nos droits, vous ne confinerez pas notre avenir… C’était la première fois que je me mettais en avant, que je proposais autant d’idées lors d’un débat des Immortels, et j’attendais anxieusement leur verdict.

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