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Restez chez vous !

Episode 11

Manifestement, nous avions échoué. Cette mission si simple qui consistait à poser des affiches pendant le couvre-feu s’était révélée trop difficile pour moi. En arrivant au commissariat, escorté par trois flics qui me poussaient en riant, je n’en menais pas large. Au moins, j’étais dans cette galère avec un camarade.

Les policiers nous confisquèrent nos manteaux, nos ceintures, nos lacets et nous interrogèrent pendant une heure. Nous n’avions pas grand-chose à avouer, ils avaient déjà tout vu. Les Immortels, ce n’était pas Action Directe… Je bégayai et JP leur répondit par monosyllabes, si bien qu’ils finirent par accepter la réalité : nous n’étions que de petits militants sans ambition. Ils jetèrent nos pages de journaux, si soigneusement peintes, dans une grosse corbeille qu’un officier tassa avec la semelle de sa ranger, pour que ça rentre. Puis ils nous flanquèrent en cellule.

Il y avait là deux types louches avec de sales gueules, qui nous dévisageaient, et une femme recroquevillée à même le sol. Elle toussait. Je restai debout à bonne distance des autres tandis que JP s’assit par terre, dos au mur, inexpressif, comme s’il avait l’habitude d’être arrêté.

« C-c’est la m-merde, hein ? »

Il me répondit par un haussement d’épaules. Ce n’était pas le coéquipier le plus loquace du monde.

La femme au sol toussait de plus en plus fort. Alors que je lui adressai un regard inquiet, je crus la reconnaître… Mais oui ! C’était cette employée noire qui travaillait dans la laverie proche de chez moi, et que j’avais croisée lors de ma première promenade nocturne.

« Z’êtes là pour quoi ? » demanda un des gars louches en nous adressant un coup de menton, à JP et moi.

JP ne semblait pas avoir l’intention de leur répondre.

« On po-posait des affiches. Et v-vous ?

– On voulait faire chier les flics. »

Ces deux-là ne m’inspiraient pas confiance. Ils ressemblaient aux miliciens que j’avais vus à la télévision avec Clara, la veille. J’essayai de détourner la conversation en m’adressant à l’employée de la laverie.

« Et vous ?

– J’ai pas l’attestation travail, me répondit-elle dans un français limité, et d’une voix très faible. J’ai pas papiers non plus… »

Cette femme sans-papiers, forcée de travailler sans contrat, de nuit, dans des conditions de précarité absolue, allait peut-être être expulsée pour n’avoir pas présenté son attestation de sortie… Et en plus, elle toussait, suait, frissonnait par terre dans cette cellule immonde. Révolté, j’appelai les policiers à la rescousse :

« S’il vous plaît, Me-Messieurs ! Il y a une femme, là, qui a besoin de soins. Elle ne se sent pas b-bien.

– Non, non ! » me supplia-t-elle pour que je n’attire pas l’attention sur elle, avant de repartir dans une quinte de toux.

Les deux gars louches se contractèrent ostensiblement, pour rester à distance de cette femme qui, peut-être, portait le virus. Elle cracha dans son mouchoir et un filet de sa bave atteignit le sol.

« Oh, c’est dégueulasse, merde ! s’exclama un des deux types en tirant la langue. Changez-la de cellule ! »

J’étais écœuré par leur égoïsme. JP secoua la tête en signe de réprobation, mais resta assis. Je regardai attentivement la femme.

« Ça va, Monsieur », me souffla-t-elle en s’excusant presque.

Ses yeux noirs, pleins de larmes, m’imploraient de l’écouter, de ne rien réclamer pour elle… Mais de toute évidence elle devait voir un médecin. Il n’y avait plus aucun flic en vue, les locaux où nous étions semblaient désertés. J’entendais seulement des voix et une porte qui claquait à l’autre bout du couloir. Je ne pouvais pas la laisser comme ça, c’était inacceptable. Je décidai d’insister et hurlai :

« Ho hé ! Ho ! Je v-vous dis qu’il y a quelqu’un de malade avec nous. Ho hé ! Ho ! Vous protégez les ci-citoyens ou pas ? »

Un flic déboula enfin, furieux, et fonça vers moi. Arrivé devant la cellule, il montra son poing et m’asséna :

« Ta gueule ! »

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