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Restez chez vous !

Episode 10

Je caressais les cheveux de Clara tandis qu’elle regardait la télévision. Un nouveau décompte macabre apparut sur les écrans : le nombre de soignants suicidés.

La veille en effet, pendant que nous étions occupés à faire l’amour, une infectiologue avait été retrouvée pendue dans un hôpital alsacien. Le préfet de police affirma qu’elle était morte d’épuisement, avant d’être démenti de manière cinglante par les témoignages de son équipe écœurée. Les médias nationaux signalèrent qu’il s’agissait du premier suicide de soignant lié au virus.

C’était faux : on apprit bientôt que trois infirmières, un brancardier et un ambulancier s’étaient également donné la mort les jours précédents, sans susciter d’émotion particulière, tant l’actualité était dominée par le retrait du président de la République. Avec cette pendaison que la police avait tenté de masquer, leurs suicides prenaient une tout autre dimension.

Nu dans le salon de Clara, revigoré par la qualité de son lit et de ses caresses, je me sentis indécent de profiter de la vie alors que l’actualité était si crue. Même les journalistes de plateau semblaient émus – c’est dire.

« Tu reveux un toast ? »

Elle mangeait avec appétit. J’avais un peu perdu le mien.

« N-non, merci. »

Je songeai que j’allais devoir rentrer chez moi, au bout d’un moment, au moins pour me changer. Je n’aurais jamais osé imaginer, en venant l’avant-veille, que Clara me garderait aussi longtemps… Et puis elle avait son télétravail à assurer, mais surtout, je ne voulais pas qu’elle se lasse de nous.

Je reçus justement un message des Immortels.

« On poursuit le travail commencé hier. Rdv 20 heures à l’Homme bleu. On manque de gros pinceaux, pensez-y. »

Hier, des bougies, aujourd’hui, de gros pinceaux : quelque chose démarrait vraiment et j’avais envie d’en faire partie. Dans le flot de mauvaises nouvelles que nous subissions chaque jour, l’inactivité était la pire des angoisses.

« Je vais pa-partir, je vais te laisser travailler.

– D’accord. Tu reviens quand tu veux, tu sais. »

J’y comptais bien. Le sourire de Clara était plein de promesses. Et maintenant que j’avais échappé aux flics une fois, je me sentais invincible.

Je préparai une attestation mensongère – j’y indiquai que j’étais parti aider ma mère malade – et j’arrivai chez moi une heure plus tard, sans encombre. Je pris une douche, me changeai et à vingt heures, je rejoignis l’Homme bleu.

Les Immortels avaient allumé partout des dizaines de bougies. Tous ces visages découpés par les lueurs tremblantes évoquaient une société secrète. Je saisis au premier coup d’œil l’objectif de leur mission : deux d’entre eux préparaient de la colle liquide dans un énorme seau, tandis que les autres peignaient des slogans en lettres capitales sur du papier journal. À raison d’une lettre par page, il fallait beaucoup de canards… Mais le résultat était splendide. Les slogans s’étalaient lisiblement sur plusieurs mètres et le fond en papier journal donnait l’impression qu’on prenait de la hauteur, qu’on dépassait l’actualité quotidienne avec de grandes idées.

NOUS SOMMES LE PEUPLE. REPRENONS LA MAIN !

Les gens seraient réceptifs à cette déclaration de guerre au pouvoir, j’en étais persuadé. Mais qu’est-ce qu’on attendait d’eux, au juste ? Difficile à dire… En tout cas, poussé par l’enthousiasme du groupe, je mourais d’envie de mettre la main à la pâte.

« Tu vas partir avec JP. Votre secteur, c’est tout le long du métro aérien, vers l’est, et les petites rues autour. Ok ?

– Très bien. »

Vers vingt-trois heures, nous sortîmes, JP et moi, après avoir soigneusement préparé notre matériel et vérifié deux fois l’ordre des lettres de nos slogans. JP, c’était un quinquagénaire mal rasé, cheveux sales au carré, qui parlait peu et semblait sûr de lui. Je le soupçonnais d’être un soldat militant très expérimenté.

Dans la rue, l’ambiance avait changé. Il y avait davantage de passage, souvent des groupes d’hommes bruyants, vindicatifs, qui n’hésitaient pas à provoquer les forces de police. Le couvre-feu avait du plomb dans l’aile, l’autorité vacillait, c’était net. Et la nuit elle-même semblait se rebeller : de lumineux nuages nous renvoyaient les lumières de Paris, comme pour nous aider dans notre tâche. Pauvre de nous, nous n’avions pas compris que la lumière nous exposait.

La pose du premier slogan se passa sans encombre. J’étais très excité par la nouveauté de l’expérience, la sensation de braver la loi pour la première fois de ma vie, pour une cause juste – quoique mal définie. Poser ces affiches au cœur de la nuit me semblait très romantique…

Mais alors que je collai le U du mot “peuple” pour la deuxième fois de la soirée, j’entendis un ordre sans équivoque :

« Police ! On arrête tout, on lève les bras contre le mur, sans se retourner. Fouille au corps. »

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