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Restez chez vous !

Episode 1

J’habitais Paris lorsque le confinement fut annoncé. Quand on vit dans un studio de seize mètres carrés, le mot “confinement” a déjà un sens. Il faut être parfaitement équilibré pour ne pas devenir fou. Je n’ai pas cette prétention.

J’étais donc à Paris depuis quelques mois, après six années passées en province. Une rupture m’avait éloigné de la capitale ; un désir amoureux m’y ramenait.

Un soir de mars, le président décida qu’on devait rester chez soi. J’étais coincé dans mon canapé-lit et condamné à ne plus le refermer. Le président avait annoncé quinze jours de confinement. Mais je n’étais pas dupe : ce type mentait depuis le début. Personne ne savait qu’on en avait pour des années, mais moi, j’avais compris.

On avait tout de même le droit de sortir, dans des conditions strictement définies par la loi. Je pouvais par exemple aller chez le médecin ou à l’hôpital, c’était prévu. Manque de chance, je n’étais pas malade. Je pouvais aussi faire un footing de cinq cents mètres, c’était toléré, tout autour de mon pâté de maison. Mais je n’aimais pas courir… Encore raté. Enfin, l’évasion était autorisée pour promener son chien, et vraiment, j’en aurais profité avec plaisir si j’avais été capable de m’infliger la présence d’une bête. Mais j’étais bien mieux seul, depuis toujours – je n’étais pas spécialement heureux, mais je ne m’étais jamais senti assez triste pour prendre un ersatz de compagne.

Le tout dernier motif licite de sortie, c’était les courses. La perspective de quitter mes seize mètres carrés pour aller m’enfermer un quart d’heure dans un supermarché était totalement décoiffante. Je cédais à ce plaisir démentiel tous les deux ou trois jours. Merci, Monsieur le Président.

J’ai toujours aimé me coucher tard. Alors la troisième nuit du confinement, dans un élan de courage, je résolus de braver l’interdit national. J’allais m’aventurer dans la rue, sans chien, pour une balade nocturne ! Sur le coup de deux heures du matin, j’enfilai mon vieux manteau puis, sur mes gardes, jetai un regard circulaire au sortir de mon immeuble. Pas flic qui vaille. Paris était plus silencieuse que jamais. Jugeant improbable l’apparition d’un uniforme, je me mis à marcher.

La quiétude était merveilleuse. J’entendais chaque détail de mon pas et de ma respiration, comme si je traversais un village de Moselle. Les rues étaient désertes, tout juste croisai-je les phares de deux voitures-fantômes en l’espace d’une demi-heure. Je rencontrai aussi une petite femme noire qui sortait d’une laverie avec un balai et un seau, authentique damnée, la dernière Parisienne à travailler.

Je regagnais mon immeuble, fier d’avoir défié l’autorité présidentielle, quand un éclat de voix m’interpela. Il y avait au coin de la rue un rideau de fer baissé et, derrière lui, j’entendais plusieurs voix rire et chanter sans qu’aucun mot ne soit intelligible. Je ralentis, levai les yeux : pas d’enseigne. Impossible de me rappeler quel commerce siégeait là habituellement. Il n’y avait plus d’indice en ces temps où tout était fermé jour et nuit…

Sur le côté du rideau de fer, un écart de quelques millimètres laissait passer la lumière. Je me penchai pour tenter de glisser un œil à travers la fente, vainement. J’eus la sensation que les voix m’avaient entendu ; elles devinrent des chuchotements, puis se turent.

Ma curiosité était trop attisée pour repartir. Je restai là sans bouger, sans faire de bruit, attendant que cela reprenne. C’était la première animation que je rencontrais depuis des jours, le seul endroit où plusieurs personnes – huit ? douze ? – semblaient réunies à Paris. Ça cachait forcément quelque chose ! Les voix se taisaient à présent, comme si je les avais rêvées. J’entendais à nouveau le souffle distinct de l’azote dans mes narines, et rien d’autre.

On frappa soudain au rideau de fer depuis l’intérieur. Trois coups, pour me chasser. Je sursautai et avant que je n’aie le temps de tourner les talons, on cria :

« Dégage ! C’est chez les Immortels, ici. Dégage ! »

Du moins, c’est ce que je crus comprendre. Ça n’avait aucun sens. Je rentrai chez moi apeuré.

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