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Ma vie moins le quart

Episode 9

Fucking robber

Je n’eus pas le temps de m’appesantir sur ma découverte. Un cri tonitruant venu du rez-de-chaussée éclata à en faire trembler les délicates perles de cristal du lustre monumental qui ornait le hall d’entrée. C’était Keith. Il hurlait mon prénom dans son accent chamallow d’américain. Et tandis que sa fureur semblait croître, je percevais la voix de Claudine implorer de timides appels au calme.

Le livre sous le bras, je quittai la chambre jaune et me penchai au-dessus des escaliers. Keith m’ordonnait sur un ton des moins aimables de descendre. La fureur de l’américain m’impressionnait mais au-delà de ça, une subite bouffée de rébellion me monta à la gorge et pris le dessus : j’étais fatiguée que, de mon chef de bureau au prétentieux nouveau riche en passant par les domestiques, chacun s’essuie les pieds sur moi, comme si je n’étais qu’une serpillère. Je n’étais peut-être rien, j’étais peut-être d’un caractère timoré, mais je méritais malgré tout les bases de respect dues à tout individu.

Lorsqu’il comprit que je n’avais pas l’intention de descendre, Keith se jeta dans la volée de marche et fulminant, rouge de colère, les yeux brillants de haine, il se planta devant moi et me jeta à la figure :

« Voleuse !

– Pardon ?

– Yeah, you’re just a fucking robber ! »

Et avant que je ne puisse réagir, il m’empoigna par le bras et me traîna sans ménagements dans les escaliers jusqu’au grand salon.

« Now, you’ll tell me where is the Pollock. »

Éberluée je constatai que la croûte brune dont j’avais vu l’installation le matin même avait disparu.

« Je… je ne sais pas.

– Tu ne sais pas ? Le commissaire-priseur m’a appelé this morning pour confirmer son livraison, le tableau disparaît, je te cueille sur le route avec ton valise et tu me dis que you don’t know ?

– …

– Qui a pu voler cette tableau, hein ? You were alone in this house. Tu te joke de moi ? »

Il fulminait.

« Je n’étais pas seule Mister Heinz, il y avait aussi Fernande et Pedro. »

Au comble de la fureur, sa face vira au cramoisi.

« Tu oses mettre en cause mon vieille gouvernante française ? Celle qui m’a élevé ?

– La Fernande que j’ai vue, n’était pas vieille Keith et ….

– Stop it now, silly girl ! And don’t call me Keith, you’re nothing for me !

– Claudine, tu enfermes cette girl dans sa chambre, j’appelle la police. »

Et comme elle semblait hésiter, il aboya à l’adresse de sa femme :

« This is an order, quickly ! »

Et tandis qu’il se dirigeait d’un pas rageur vers le téléphone, je l’entendis marmonner ces derniers mots :

« This stupid wife and her poor friends. »

Je crois qu’ils n’échappèrent pas à Claudine non plus et j’eu pitié d’elle. Elle m’attrapa doucement le bras et nous montâmes en silence, choquées toutes les deux, je crois. Puis dans le couloir :

« Claudine, tu ne peux pas croire ça, tu sais que ces accusations sont parfaitement fausses.

– Je le sais Bettina, tu es incapable de faire ça.

– Mais alors dis quelque chose, défends-moi ! »

Alors que nous passions le pas de ma chambre, elle parut hésiter, puis :

« Tu sais Keith est parfois difficile et …

– Mais il m’accuse en toute impunité d’un crime que je n’ai pas commis !

– C’est mon mari, Bettina, je lui dois obéissance même si je ne suis pas d’accord avec lui. »

La soumission de mon amie à l’égard de son fou d’époux me fit froid dans le dos. Gênée, elle fuyait mon regard. Elle leva finalement des yeux suppliants vers moi :

« Il faut que tu te sauves, Bettina.

– Mais je n’ai rien à me reprocher !

– Tu ne connais pas Keith, il te pulvérisera. »

Elle m’entraina alors au bout du couloir, ouvrit la porte de ce qui devait être sa chambre et, jetant des regards inquiets dans le couloir, me tendit une liasse de billets ainsi qu’une pochette brodée. Celle-ci contenait un petit revolver chargé ainsi que des bijoux. Puis elle me bouscula vers la dernière porte du corridor :

« Dépêche-toi, ce sont les escaliers de service, ils finissent dans la lingerie au rez-de-chaussée. De-là, tu traverseras les jardins pour rejoindre le ponton. Prends le bateau qui y est accosté et file le plus vite possible, le plus loin possible. »

Sans plus attendre elle me poussa dans la cage d’escalier sombre, tandis que j’entendais déjà la voix tonitruante de Keith se propager à l’étage. Bien que convaincue d’avoir les moyens de me défendre et de faire entendre raison à l’américain, la surprise autant que le sentiment d’urgence transmis par Claudine poussèrent mes jambes à se mettre en marche et sans plus réfléchir, je dévalai les escaliers puis les jardins jusqu’à la mer. Une petite voix me répétait que fuir était faire l’aveu de ma culpabilité alors que j’étais innocente et pourtant, perdue, bouleversée par les évènements de ces dernières 48 heures, c’est sans hésitation que je mis en route le moteur du petit Riva qui m’attendait au ponton. C’est ainsi, dans une nuit fraîche de mai en méditerranée, que débuta ma carrière de fugitive.

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