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Ma vie moins le quart

Episode 8

Oh mon Dieu !

Après un long moment de stupeur, je repris mes esprits puis j’empoignai mon petit bagage et pris le chemin de sable qui menait à la mer. Le ressac calme et obstiné me fit l’effet d’un baume apaisant et sans y réfléchir, je pressai le pas jusqu’à courir vers la grande bleue. La journée était magnifique, chaude et azur tandis que moi, je brûlais de l’intérieur. Alors, cachée derrière des rochers, j’ôtai ma robe trempée de sueur et me jetai dans l’eau fraîche et salée. La tête plongée sous l’eau, je sentis la température de mon corps enfin redescendre et le contraste me parut tel que je me demandai un instant si quelque vapeur pouvait se dégager au-dessus de moi sur l’onde mouvante. Cette image me fit rire et le besoin de me défouler pris le relai.

Je me lançai alors dans un crawl effréné qui dissipa toute la tension, toute la frustration, toute la rage accumulée depuis ces dernières heures. Lorsqu’à bout de forces je cessai ma course folle, la côte était déjà loin derrière moi ; je distinguais à peine la petite crique au creux de laquelle j’avais laissé mes affaires. Alors lentement, j’entamai la longue nage du retour.

Lorsqu’enfin je retrouvai le sable blond du rivage, j’étais brisée de fatigue mais apaisée. Je me laissai aller à la caresse chaude du soleil et pris une décision : j’allai rentrer à Paris par le premier train que je trouverai. Tant pis pour Claudine. Hors de question de retrouver cette maison devenue cauchemardesque et encore moins l’étrange couple de domestiques. Rassénérée, je laissai flotter doucement mes pensées dans la berceuse de la mer et je dus m’endormir car lorsque j’ouvris les yeux, la lumière avait changé et le soleil me sembla moins brûlant. Il était temps pour moi de quitter mon petit refuge bienveillant. Au lieu de prendre le sentier qui serpentait le long de la mer, je remontai sur la route, dans l’espoir de tomber sur un arrêt de bus qui pourrait me mener jusqu’à la gare la plus proche. Je marchai longtemps dans la poussière, frôlée parfois de près par les automobilistes qui filaient à toute allure. Parfois, quelques camions claxonnaient : était-ce pour me signaler le danger de ma situation piétonne sur cette route passante ou parce que l’image d’une jeune fille marchant seule au bord de la chaussée excitait ces pensées troubles qui se forment si facilement dans l’esprit des hommes ? Inquiète, je pressai le pas.

Tout à coup, une voiture me frôla de si près qu’elle percuta ma valise qui m’échappa. Elle fut propulsée quelques pas devant moi avant de répandre son contenu sur le bas-côté lorsqu’elle toucha le sol. L’automobile s’immobilisa quelques mètres plus loin dans un crissement de pneus, au milieu d’un nuage de poussière. Agenouillée près de mon bagage tentant de rassembler tant bien que mal mes affaires éparpillées, j’entendis le cri d’une femme :

« Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! »

Et dans la poussière collante du bord de route, je vis apparaître Claudine.

C’est ainsi que, malgré moi, je fus ramenée à la villa Heinz. Mon amie m’enveloppa si bien de ses bavardages incessants, passant du coq à l’âne sans transition aucune, papillonnant, minaudant, babillant, tellement occupée à me faire admirer sa propre magnificence, qu’à aucun moment, elle ne remarqua mon trouble. Son enthousiasme brouillon, ne me permit pas d’exprimer la moindre parole sur une autre thématique que sa personne et plus que jamais, j’entrai dans le rôle de l’insignifiante et pâle amie transie de sollicitude admirative.

Son mari, Keith conduisait en silence tout en m’observant dans le rétroviseur. Manifestement, il m’étudiait dans le but de juger de la pertinence de ma présence chez lui, voire de ma capacité à me conduire au milieu de la société qui était la sienne. Son œil méprisant à mon égard m’apprit que j’avais raté mon examen de passage. Il faut dire que les circonstances ne jouaient pas en ma faveur : il venait de me ramasser échevelée, sale, épuisée au bord de la route.

Malgré ma jeunesse passée dans un orphelinat, je ne me sentis jamais aussi seule et abandonnée qu’en cet instant. Et ma triste petite chambre de bonne sous les toits Parisiens me sembla alors un refuge bien plus enviable que tous les palais.

Lorsque que nous passâmes le portail de la propriété, je fus surprise de constater l’agitation qui régnait autour de la maison. Visiblement, précédant l’arrivée des maîtres, une armée de domestiques avait pris possession des lieux. Malgré la contrariété de ma fuite avortée, je fus soulagée à l’idée qu’ainsi, Fernande et Pedro seraient noyés dans la masse des gens de maison et que je n’aurais plus à subir de plein fouet leur attitude condescendante. Par chance, je réussis à placer auprès de Claudine mon souhait de me retirer dans ma chambre pour faire un brin de toilette et dès le perron, je laissai là mes hôtes pour m’échapper vers les étages.

Mais alors que je traversais le calme couloir qui menait à ma chambre, je remarquai une porte entrouverte. Plus par réflexe que par curiosité, j’y jetai un œil. Cette pièce était l’exacte réplique de celle qui m’avait été attribuée, mais elle se déclinait dans les dégradés de jaune. Je fus frappée par le désordre qui y régnait, comme si ses occupants l’avaient abandonnée à la hâte. Qui avait pu dormir dans cette chambre réservée aux hôtes de passage alors que j’étais la seule invitée dans cette maison ?

L’image furtive de Fernande et Pedro me traversa l’esprit. J’allais quitter la pièce lorsqu’un objet glissé sous le lit attira mon attention. C’était un livre.

Son titre, noir sur fond blanc s’étalait élégamment sur la couverture : Arts et fêtes à la Villa Noailles, les années folles. La photo, représentait une adolescente posant nonchalamment, l’air un peu bougon, au milieu d’un jardin cubiste. Cette jeune fille, je la connaissais : c’était Fernande.

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