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Ma vie moins le quart

Episode 7

La peur est bien mauvaise conseillère

En silence, nous longeâmes les murs d’enceinte derrière lesquels étaient cachées les somptueuses villas de tout ce que comptait le gotha européen. Mais tapie sur mon siège en sky, j’étais incapable de m’émouvoir des jardins luxuriants que l’on devinait à travers les murailles. Déjà, la texture de la banquette chauffait la peau nue de mes cuisses et doucement, je sentais dégouliner des perles de sueur le long de mes mollets. Le puissant moteur de la Ford ronronnait dans un bruit qui me paraissait assourdissant, grinçant laborieusement à chaque fois que mon chauffeur actionnait le levier de vitesses. Lorsqu’enfin nous atteignîmes la petite route qui longeait la côte, il me sembla que nous roulions anormalement lentement, comme si le domestique cherchait à reculer un moment inéluctable qui ne l’enchantait guère. Réfléchissait-il en cet instant à la façon dont il allait se débarrasser de moi ? Je tentai un regard en coin : son visage, comme toujours, était parfaitement impassible, hormis l’étrange sourire invariablement accroché à la commissure de ses lèvres.

« Auriez-vous peur de moi, Mademoiselle Bettina ?

– Non Pedro, mentis-je spontanément.

– Vous ne donnez pourtant pas l’impression de quelqu’un de particulièrement détendu.

– C’est… ma nature.

– Et votre nature vous pousse aussi à écouter aux portes ? »

Que voulait-il dire ? Cherchait-il à m’humilier plus encore ? La mince frange de la population habituée à diriger des gens de maison n’aurait certainement pas toléré qu’un domestique s’adresse à eux de la sorte. J’étais moi-même vexée, mais ce fichu sentiment d’infériorité, la domination naturelle qu’exerçait Pedro sur moi, la peur qu’il m’inspirait, tout cela m’empêchait de recadrer la situation.

« Je ne vois pas à quoi vous faites référence.

– Hier soir, dans la cuisine… »

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine à l’évocation la pathétique scène de la veille. L’étrange interrogatoire que m’avait fait subir Fernande sur fond de chant d’oiseau me revint en mémoire. Leur conversation était-elle coupable ? Aurais-je pu percevoir quelques informations que je n’aurais pas dû entendre ? Ma gorge se noua un peu plus et tous les voyants d’alerte se mirent à clignoter frénétiquement dans ma tête. Je compris alors, que ma destinée se jouerait probablement en fonction de mes réponses. Pedro s’amusait avec moi tel un fauve qui se distrait de la proie qu’il s’apprête à dévorer. Il me fallait absolument rassembler tout mon courage et faire preuve de détermination. Du plus vaillamment que je pus, je répondis :

« Je n’ai rien entendu de votre conversation, je suis arrivée, j’ai renversé la cruche et vous m’avez vue. C’est tout.

– C’est tout ?

– Oui. »

Sur des chardons ardents, je sentais le sang battre mes tempes. Ma peau transpirait tant sur le skaï que je glissais imperceptiblement sur la banquette à chacun des virages. Après un court silence, il reprit :

« Pourquoi n’avez-vous pas peur ? Peut-être le devriez-vous.

– Parce que vous travaillez pour mon amie, Madame Heinz. S’il m’arrivait quelque chose, il vous faudrait rendre des comptes.

– Vous croyez ?

– Absolument

– Et que pourrait-il vous arriver ?

– Rien. Il ne m’arrivera rien et vous pouvez vous arrêter là et me déposer ici tout de suite.

– Encore quelques mètres Mademoiselle Bettina, que je vous dépose au moins près d’un accès au sentier pour votre promenade. »

Visiblement, il n’en avait pas fini avec moi et pour ma part je n’étais pas loin de l’état de panique générale ou tout devient absolument incontrôlable. Tandis que j’en étais réduite à calculer mentalement les risques de blessures si je sautais de l’automobile en marche, il alluma tranquillement une cigarette dont la fumée envahit tout l’habitacle. Il roula encore quelques minutes en silence puis, crachant sa fumée âcre sur le pare-brise, il reprit calmement :

« Vous est-il déjà arrivé de douter de quelqu’un Mademoiselle Bettina ?

– Oui, je suppose.

– Je n’aime pas avoir des incertitudes. Aussi, la plupart du temps, je m’arrange pour ne pas en avoir.

– Je comprends.

– Ma femme a un gros défaut ; elle n’écoute pas toujours mes avertissements, elle fait confiance à son instinct.

– Cela peut avoir des vertus.

– Jusqu’ici, elle ne s’est jamais trompée, c’est vrai.

– Son instinct est donc fiable.

– Je l’espère. »

Enfin, il se gara sur le bas-côté. J’étais dans un tel état de nerfs, que s’il s’était jeté sur moi pour m’étrangler, je me serais laissée faire pour qu’enfin cesse le supplice. Au lieu de cela, sa cigarette entre les lèvres, il se pencha vers moi pour ouvrir ma portière. Je me levai, ou plutôt je glissai maladroitement vers l’extérieur, presque étonnée de la tournure heureuse que semblait prendre cette aventure. Soudain, il me retint par le bras et mon cœur se glaça. Ses yeux noirs plantés dans les miens, sans lâcher mon poignet, il passa l’autre main à l’arrière pour se saisir de ma petite valise. Il la déposa à mes pieds. Nous baissâmes en même temps les yeux vers le siège que je venais de quitter. Il était imbibé de transpiration. Morte de honte, je détournai pudiquement la tête. Il relâcha enfin son étreinte et lança :

« Continuez de suivre votre flair Mademoiselle Bettina, car la peur est bien mauvaise conseillère. »

Et il démarra en trombe, me laissant complètement bouleversée sur le bord de la route.

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