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Ma vie moins le quart

Episode 6

Un objet encombrant

Déjà, avec l’agilité silencieuse d’un félin, il avalait la volée de marches du grand escalier pour me rejoindre. J’aurais voulu fuir. Oui, à cet instant, il aurait fallu que je m’échappe. Mais les convenances ne me permettaient pas de détaler comme un lapin effarouché devant le domestique de la maison. Qu’avais-je donc à craindre d’un chauffeur ? Je fis donc face lorsqu’il s’approcha lentement, un sourire énigmatique accroché aux lèvres, son regard noir, insondable, fouillant le mien. Pourquoi donc cet homme m’impressionnait-t-il tant ? Peut-être parce qu’il était divinement séduisant ? Une beauté à la fois racée et sauvage émanait de son physique en dégradés de bruns. Pourtant quelque chose que je n’aurais pu décrire se dégageait de sa personne ; comme un arrière-goût amer, comme le danger fauve des grands prédateurs. Lorsqu’il ouvrit la bouche, était-ce l’ironie de celui qui connaît déjà l’issue du combat que je devinai sur ses lèvres ?

« Une bien belle journée, n’est-ce pas Mademoiselle Bettina ? »

D’une voix grave, il s’était exprimé dans un français parfait, teinté de son accent chaud de terres du sud.

« En effet Pedro, parvins-je à articuler.

– Il serait dommage de ne pas profiter de ce beau soleil, n’est-ce pas ? Puis-je me permettre de vous proposer une promenade sur le sentier des douaniers ? Les points de vue sur la mer y sont splendides. »

L’idée de me trouver seule sur un chemin désert en compagnie de cet homme me glaça d’effroi. Peut-être devina-t-il mon hésitation, il reprit :

« Je vous déposerai et vous pourrez revenir à votre guise vers la maison en suivant la côte. Aimez-vous marcher mademoiselle ? »

Comme je répondais par l’affirmative d’un signe de tête intimidé :

« Deux heures de marche vous suffiront-elles ? »

Je n’avais pas apporté avec moi les chaussures adéquates pour de longues marches, aussi tentai-je maladroitement de réduire la durée de promenade proposée.

« Hum… seulement une heure, déclara-t-il pensif, comme si cette information nécessitait réflexion. »

Je pris cela pour une perfide raillerie et plus encore, je me sentis stupide. Comme s’il s’était agi d’une permission qu’il m’accordait, il ajouta, péremptoire :

« C’est d’accord. Rejoignez-moi dans une demi-heure devant le perron. »

Je repris piteusement le chemin de ma chambre, agitée par mille émotions : la personnalité aussi étrange qu’insondable du chauffeur, mêlée à cette attirance physique palpable, teintée d’une sourde angoisse, tout cela me déboussolait. De retour dans mon antre bleu, je pris quelques minutes pour faire le point et je découvris que mon sentiment prédominant à l’égard de cet homme était la peur. Il me faisait l’effet d’un tigre majestueux, nonchalant et dangereux, sans peur et sans pitié, prêt à dévorer tout ce qui pourrait entraver son chemin.

Curieusement, depuis mon arrivée solitaire sur la côte d’azur, une sensation diffuse et lancinante m’étreignait sans que je ne puisse en expliquer la teneur. À cet instant, je mis enfin le doigt dessus : je n’étais pas à ma place ici, encore moins attendue. Pire encore, je dérangeais. La panique s’empara alors de moi, le danger m’apparut comme une évidence.

Qu’avais-je à craindre ? De qui ? D’un couple de domestiques dans une maison déserte ? Je n’aurais su le dire, mais mon instinct m’enjoignait de fuir à toutes jambes. En proie à la plus grande confusion, je lançai ma valise sur le lit et y jetai en désordre les affaires qui me tombaient sous la main avant de la boucler à la hâte.

Au moment où je posais la main sur la poignée de porte, trois coups discrets retentirent. Pétrifiée, j’attendis. Les petits chocs se répétèrent et avant que je ne puisse esquisser le moindre mouvement, la porte s’entrebâilla doucement pour laisser apparaître la silhouette de Pedro.

Sans rien laisser paraître, d’un sang-froid glaçant, il prit son temps pour me détailler des pieds à la tête. Lorsque son regard se posa sur la petite valise que je serrais dans mon poing, il me sembla deviner une lueur amusée dans son regard. Puis un sourire narquois se dessina lentement sur ses lèvres.

D’un ton grave, lourd des sous-entendus les plus lugubres, il demanda :

« Pensez-vous avoir besoin de votre valise pour une simple promenade en bord de mer, Mademoiselle Bettina ? »

Mortifiée, je ne pus émettre un son.

« Et bien soit, vous partirez avec votre malle » conclut-il sur un ton plus léger en se saisissant de mon bagage.

Aboulique, comme un pantin sans volonté, je le suivis dans les escaliers. Sur le perron, Fernande nous attendait : elle m’adressa un signe de tête circonspect tandis que Pedro chargeait ma valise sur la banquette arrière de la grosse Ford Pilot de couleur sombre. Puis il m’ouvrit cérémonieusement la portière, son éternel sourire moqueur sur les lèvres. Avant de se glisser derrière le volant, je le vis tourner la tête vers sa femme. Je surpris leur silencieux regard entendu et lorsque Pedro mit le moteur en route mon cœur se serra. Je venais de réaliser que j’étais l’objet encombrant dont il devenait urgent de se débarrasser.

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