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Ma vie moins le quart

Episode 5

Le chant du coucou

Les deux domestiques se retournèrent d’un seul mouvement et les éclairs dans les yeux noirs de Pedro me figèrent d’effroi. Fernande lui toucha le bras et s’approcha. Elle se planta devant moi sans un mot. J’étais déjà terriblement honteuse d’avoir été démasquée mais je me sentis si réduite par la toise arrogante de la gouvernante que je dus faire de grands efforts pour cacher les larmes qui me brûlaient les yeux.

« Pardonnez-moi, balbutiai-je, je cherchais quelque chose à grignoter, désolée de vous avoir interrompus.

– Bien sûr, répondit-elle de sa voix posée, je vais vous préparer un plateau.

– Merci beaucoup. »

Le regard sombre de Pedro me paralysait et annihilait toutes mes tentatives pour essayer de reprendre confiance en moi et ramasser le peu de dignité qui me restait. Comme je restais plantée au milieu du palier, Fernande reprit sur un ton suffisamment neutre pour me paraître menaçant :

« Je monte le plateau dans votre chambre, Mademoiselle Bettina.

– Ah ! Oui, pardon », soufflai-je, pathétique.

Et tandis que je tournais piteusement les talons, sa voix grave s’éleva dans mon dos :

« Au fait, Mademoiselle Bettina, savez-vous l’heure qu’il est ?

– Euh…non, bafouillai-je interloquée

– Si un coucou avait chanté, vous l’auriez entendu, n’est-ce pas ?

– Déconfite je m’entendis répondre : je suppose que oui.

– Et vous n’avez pas entendu de chant d’oiseau ce soir ? »

Interdite, je ne pus que répondre par la négative d’un signe de tête.

« Très bien. Puis-je vous suggérer de monter vous reposer ? Je vous apporte de quoi vous restaurer. »

Elle hocha la tête et ébaucha un vague sourire tandis que Pedro continuait de m’observer en silence. Abasourdie et complètement déstabilisée par cette curieuse conversation, il me fallut un instant pour commander à mes jambes de reprendre le chemin du corridor.

Mais alors que j’arrivais au bout du couloir sombre, le cri d’un oiseau retentit dans mon dos : une fois, une seule fois. La pendule à coucou que je n’avais pas remarqué et qui semblait tant intéresser Fernande venait de signaler la demie de vingt-et-une heure.

Je ne pus retenir un cri d’effroi et, alors qu’il me sembla deviner des rires provenant de la cuisine, je pris mes jambes à mon cou et traversai la maison obscure à toute vitesse pour retrouver la sécurité relative de ma chambre bleue.

Je m’y enfermai à double tour et tirai la coiffeuse devant la porte, puis, comme une petite fille effrayée, je me glissai frileusement dans le lit et tirai la couverture sur mes yeux à l’affût du moindre bruit. Peu à peu, la chaleur réconfortante des draps ajoutée à la fatigue de mon voyage et de mes émotions du soir eurent raison de moi : je ne me sentis pas glisser lentement vers le sommeil lourd et profond des gens épuisés.

Un rayon chaud de soleil me tira de mes songes. Dépassée par les évènements de ma soirée catastrophique de la veille, je n’avais pas pris soin de fermer les persiennes et la lumière gaie de cette fin mai inondait joyeusement toute la pièce. Lorsque j’ouvris la fenêtre, le murmure désormais familier de la mer m’accueillit. Si la coiffeuse devant la porte ne m’avait pas lugubrement rappelé ma situation, j’aurais pu avoir le cœur léger. Mais je me repris : éreintée par mon long périple, j’avais probablement surréagi aux événements de la soirée. Surtout, seules quelques heures me séparaient des retrouvailles avec mon amie d’enfance. Dès lors, les choses rentreraient dans l’ordre, j’en étais sûre, et l’étrange couple de domestiques revêches reprendrait sa place discrète de gens de maison.

Rassénérée, j’entrepris de remettre la coiffeuse à sa place, puis j’ouvris doucement la porte. Un plateau m’attendait. Fernande avait dû frapper hier soir, mais j’étais probablement déjà endormie. La vue de ces quelques victuailles me rappela la faim de loup qui me tenaillait depuis de longues heures. Je me saisis du plateau que je déposai sur lit pour en dévorer goulûment le contenu.

Je fus interrompue par des voix d’hommes qui venaient du rez-de-chaussée. Ils s’apostrophaient sans discrétion :

« Oh Maurice ! C’est bon ? T’es calé ?

– Oui c’est bon, à trois : un…deux…trois….agggrrrhh ! »

Curieuse, j’entrouvris la porte de ma chambre et me glissai jusqu’au faîte de l’escalier. En contrebas, sous le regard concentré de Fernande et Pedro, deux hommes étaient en train de fixer un impressionnant panneau de bois barbouillé de peinture brune au mur du grand salon. Probablement l’œuvre d’art dont m’avait parlé Claudine et qui serait l’attraction de la soirée d’ouverture de la villa Heinz. Comment l’avait-elle qualifiée déjà ? Oui c’est ça : une croûte géante qui, à mon sens, venait défigurer la majesté de l’entrée princière de la villa.

Tandis que j’étais perdue dans la contemplation de cette horreur, Pedro leva la tête dans ma direction et planta son regard sournois dans le mien. Je ne pus retenir un frisson et reculai machinalement de quelques pas. Sans raison apparente, mon instinct me sommait de fuir au plus vite.

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