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Ma vie moins le quart

Episode 4

Dans les couloirs sombres

Elle était à peine plus âgée que moi, très belle, elle me parut bien élégante dans son pantalon de flanelle beigne pour être une employée de maison. Mais, soulagée de trouver enfin quelqu’un dans cette grande maison, et pressée de pouvoir enfin me délasser, je ne pris pas garde aux signaux d’avertissement que me lançait mon cerveau.

« Pardonnez-moi, je ne m’attendais pas à voir quelqu’un derrière moi. Vous devez-être Fernande. Je suis Bettina, l’amie de Madame Heinz.

– Bonsoir Mademoiselle Bettina. Vous êtes en avance, la soirée n’a lieu que samedi et les maîtres ne seront pas de retour avant quelques jours.

– Ils seront là demain, je viens de raccrocher d’avec Madame Heinz. Elle vous avait pourtant prévenus de mon arrivée, d’ailleurs j’ai attendu en vain Pedro à la gare.

– Oui, Pedro a eu un souci d’automobile, veuillez l’en excuser, répondit-t-elle mollement dans un sourire énigmatique

– Peu importe, je suis là maintenant. Pourriez-vous me montrer la chambre bleue s’il vous plait, j’aimerais défaire ma valise ? »

Elle haussa un sourcil et son regard s’anima d’une lueur amusée.

« La chambre bleue ?

– Oui, celle que Madame Heinz vous a fait préparer pour moi.

– Tout à fait. Veuillez me suivre je vous prie. »

Tandis qu’elle se dirigeait vers le drapé élégant de l’escalier, je m’étonnai d’être obligée de porter ma valise, mais Pedro l’homme de maison semblait occupé ailleurs. Je ne me formalisai pas.

Sur le palier du premier étage, mon guide sembla hésiter, puis elle s’engagea dans le couloir de droite. Elle ouvrit une première porte qu’elle referma aussitôt et, sans plus d’explications, réitéra cet exercice au niveau de la porte suivante. Éreintée par mon voyage, ma valise devenue trop lourde à cause de la fatigue pesant sur mon épaule, je la suivis docilement sans trop me poser de questions. La troisième porte fut la bonne. Fernande s’effaça pour me laisser passer.

« Je vous laisse vous installer. »

Elle disparut aussitôt. Le volume de la chambre devait faire quatre fois celui de mon petit repaire de bonne à Paris. Au milieu trônait crânement un immense lit à baldaquin aux lourdes tentures et aux draps en camaïeu de bleus. Une grande armoire blanche, que l’intégralité de ma garde-robe n’aurait pas suffi à remplir, jouxtait une délicate coiffeuse ornée de son miroir. Sur la gauche, une ouverture donnait sur la salle de bain tout en carreaux de faïence dans un jeu marin de bleu et de vert tendre. La grande baignoire en émail immaculé appelait à la paresse. Je m’y précipitai pour actionner les luxueux robinets dorés. Un bain bien chaud, voilà de quoi j’avais grand besoin !

Laissant l’eau couler, je revins vers la chambre et j’ouvris la grande fenêtre : la nuit était tombée, mais je reconnus l’étendue miroitante de la mer, le doux roulis des vagues, l’odeur poisseuse de l’iode. Comment ne pas être heureux dans un cadre comme celui-ci, me demandai-je, en pensant à la salle crasseuse et bruyante, retentissant du bruit incessant des frappes de machines à écrire.

Ma séance aquatique dans la luxueuse baignoire fut un délice. Fraîche et détendue, je me serais mise au lit pour une bonne nuit de sommeil après cette journée éprouvante, si ce n’était la faim qui me tenaillait. Je n’avais rien avalé depuis mon départ de Paris ce matin aux aurores. L’ennui, c’est que je ne savais pas comment m’y prendre avec les domestiques. L’idée de tirer sur la cloche qui reliait ma chambre à l’office me faisait un peu honte. J’étais mal à l’aise avec l’idée de jouer les grandes dames alors que je n’étais rien. Je résolus donc de me glisser discrètement hors de ma chambre pour essayer de trouver le chemin des cuisines sans déranger personne.

Je longeai à pas de loup le long couloir sombre avant d’emprunter discrètement l’escalier d’apparat plongé dans l’obscurité. Dans le hall, j’hésitai entre plusieurs directions : dans l’incapacité d’en choisir une plutôt qu’une autre, je pénétrai au hasard dans un salon. La maison était parfaitement silencieuse et plongée dans la pénombre. Enfin, un palier à la décoration plus sobre m’indiqua que j’étais sur la bonne piste. Il donnait sur un corridor obscur dans lequel je m’enfonçai frileusement pour déboucher sur la cuisine de service. Mais, alors que je m’apprêtais à y entrer, le son d’une conversation me parvint. Saisie de panique à l’idée d’être vue en train d’errer comme une voleuse dans les couloirs du personnel, je me dissimulai derrière un buffet.

Que faire ? Rebrousser chemin le ventre vide ou assumer ma promenade nocturne et présenter ma requête ? Tapie derrière mon vaisselier, je tendis l’oreille et me permis un regard vers l’intérieur de la pièce. Fernande était en pleine conversation avec un homme très brun. Il devait s’agir de Pedro. Ils parlaient à voix basse, aussi n’arrivais-je à saisir que des bribes de leur conversation. Ils voulaient se séparer d’un objet, mais ils semblaient en désaccord :

« débarrasser…..tranquillement….finir le travail…. », disait Pedro dans un accent ibérique

« déjà deux…..proprement…. nuit….demain », lui répondait Fernande.

Trop gênée à l’idée de les interrompre, je décidai de rebrousser chemin. Mais tandis que je sortais de ma cachette sur la pointe des pieds, mon coude effleura par mégarde la anse d’une cruche. Elle se fracassa au sol dans un bruit strident de vaisselle brisée et mon cœur cessa de battre.

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