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Ma vie moins le quart

Episode 3

Villa Heinz

J’ai cheminé longtemps dans le labyrinthe des jardins méditerranéens qui bordaient la propriété côté mer. Puis, au détour d’un yucca géant, la terrasse de la villa encadrée d’une haie de palmiers californiens s’est enfin dévoilée. Cette grande avancée en demi-cercle aux élégantes balustrades blanches, pavée de carreaux de marbre clair, précédait un imposant bâtiment aux courbes élégantes, dans le plus pur style belle époque. De ce parvis, surplombant les jardins, le panorama sur la mer calme et dorée était simplement spectaculaire.

Cherchant la porte d’entrée, je découvris à l’arrière une immense pelouse piquée çà et là de bassins d’agrément. La face nord de la maison était surmontée d’un perron encadré de lourdes colonnes dont le sol rappelait le pavement de la terrasse face à la mer. Je gravis les quelques marches et, sous le lourd lustre en fer forgé, devant l’immense porte à deux battants, j’enfonçai la sonnette.

J’attendis quelques instants mais la porte resta close et la maison silencieuse. Pourtant, Claudine m’avait assuré qu’un couple de domestiques gardait la propriété à l’année et qu’ils étaient prévenus de mon arrivée. Au troisième coup de sonnette sans réponse, l’inquiétude m’assaillit : que ferai-je si personne ne m’ouvrait ? J’étais seule dans le soir d’une région inconnue, perdue sur une presqu’île bordée de résidences somptueuses et vides pour la plupart, mais assurément fermées hermétiquement aux gens de ma condition. Poussée par l’anxiété, je saisis la lourde poignée de la porte. À ma grande surprise, elle n’était pas verrouillée et s’ouvrit. Je pénétrai dans un hall froid qui me renvoya lugubrement l’écho de ma voix lorsque, hésitante, j’appelai :

« Il y a quelqu’un ? »

Tout à coup le son strident de la sonnerie d’un téléphone me fit sursauter. Machinalement, j’empoignai le combiné et y hasardai un niais :

« Allô ? »

Après un court instant de silence, sans forme de politesse, une voix féminine demanda d’un ton impérieux :

« Qui est à l’appareil ? »

Je ne sus que répondre. Qui étais-je dans cette maison vide ? J’étais une inconnue non attendue. Je n’étais pas une domestique, j’étais encore moins une dame de la bonne société habituée à fouler le sol marbré de luxueuses demeures comme celle-ci. Aussi, par réflexe, j’adoptai l’attitude servile des gens de maison.

« Villa Heinz, à qui ai-je l’honneur, je vous prie ? »

D’abord un silence, puis la voix féminine reprit, plus douce et vaguement hésitante.

« Bettina ? Est-ce bien toi ? »

C’était Claudine ! Elle appelait depuis l’Italie pour s’informer des conditions de mon arrivée. Savoir que quelqu’un s’intéressait enfin à mon sort me réchauffa le cœur. Mon amie s’étonna que Pedro, le chauffeur, m’ait fait faux bond alors qu’elle l’avait prévenu le matin même.

« Décidément, on ne peut plus faire confiance au petit personnel, je suis tellement honteuse et navrée ma pauvre amie ! J’espère être pardonnée lorsque tu découvriras la chambre bleue que j’ai demandé à Fernande de te préparer. Après la mienne, c’est la meilleure de la maison je suis sûre que tu t’y sentiras à ton aise. J’ai tellement hâte de te retrouver !

– Moi aussi Claudine, je suis pressée de te voir. Quand pensez-vous arriver ?

– Le mécanicien de Keith a enfin réussi à réparer la Hotchkiss, nous prendrons la route dès demain matin et serons là en fin de journée. Tu sais ma Bettina, j’aurais voulu venir en train, mais Keith tenait absolument à ce que nous fassions le trajet en auto parce qu’il ne l’a pas encore testée. C’est qu’en bon gentleman driver, il s’est inscrit au Rallye Monte Carlo de janvier prochain. La voiture ronronnait à merveille et puis pouf ! Elle a choisi de ne plus avancer au moment où je m’apprêtais à rejoindre ma vieille amie. J’étais dans un état de contrariété !

– Malheureusement ce sont des choses qui arrivent. Mais alors, la soirée de samedi est-elle maintenue ?

– Tout à fait, tout à fait ! Demain matin d’ailleurs doit être livrée l’œuvre d’art que Keith vient d’acquérir et que nous voudrions présenter lors notre soirée d’ouverture. Ce n’est qu’une croûte moche à pâlir d’un pseudo-artiste qui se fait appeler Ploc Ploc ou quelque chose du genre. Mais ça coûte une fortune et tout le monde s’arrache ses horreurs. De quoi faire frémir de jalousie mes concurrentes du beau monde ah ah ! J’en ris d’avance ! Enfin, toi, tu ne t’occupes de rien : Fernande et Pedro – si tant est qu’ils daignent se mettre au travail – ont les instructions pour préparer la soirée et ils sont là pour te servir. Je vais te leur passer un de ces savons quand j’arrive !

– Pas la peine Claudine, ce n’est pas grave…

– Oh ! Ma Bettina, je dois te laisser, me coupa-t-elle, Keith s’impatiente, nous partons pour un cocktail chez les Barberini. Je te dis à demain, je t’embrasse, ciao ciao ! »

Elle raccrocha sans même attendre ma réponse. Songeuse, je reposai le combiné. Mais lorsque je me retournai, je ne pus retenir un cri de surprise. Nonchalamment appuyée contre le mur, une jeune femme m’observait.

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