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Ma vie moins le quart

Episode 2

Passable Rothschild

Le lendemain de l’arrivée du câble annonçant le chamboulement de calendrier, je m’étais rendue, toute contrite, dans le bureau du chef des dactylos pour lui demander la permission de décaler de quelques jours mon départ en congés. Lorsque je vis un sourcil broussailleux se lever sur son petit œil perçant, je sus avant même qu’il n’ouvre la bouche que ma démarche était vouée à l’échec et je me fustigeai mentalement d’avoir eu l’audace de venir présenter cette requête. Sans m’adresser un regard, sans une parole, il pointa avec mépris son index crasseux en direction de la porte. En silence, je battis piteusement en retraite sans savoir si ce doigt impérieux me demandait simplement de quitter les lieux ou s’il signifiait mon renvoi pour outrage.

Il ne me restait donc plus qu’à monter dans le train du midi. La veille de mon départ, j’avais envoyé un télégramme à Claudine pour l’informer de mon arrivée prochaine à la villa Heinz et m’assurer que quelqu’un pourrait m’y accueillir. La réponse de mon amie ne s’était pas fait attendre et le lendemain, dans le train brinquebalant qui prenait la route du sud, je relisais ses instructions :

Chauffeur – Pedro – t’attendra gare – 27 Mai – 17h50 – baisers - Claudine

Après un interminable voyage cahotant à travers la France, dans un crissement aigu d’essieux, j’ai enfin posé un pied hésitant sur le quai de la gare de Nice.

Ma petite valise à la main, dans l’agitation de la foule des voyageurs, bousculée de-ci de-là par la faune grouillante et bigarrée de la gare, j’ai attendu longtemps un homme à l’allure de chauffeur qui serait venu à ma rencontre. Mais alors que déjà le train était reparti, le quai s’était clairsemé et je dus me rendre à l’évidence : personne ne m’attendait. Pas de chauffeur privé qui patientait dans son auto sur le parvis non plus. L’heure tournait et je compris qu’il me faudrait me débrouiller par mes propres moyens.

Une guichetière revêche m’indiqua l’emplacement du bus qui desservait la côte en direction de Monte Carlo.

« Il part dans 8 minutes, dépêchez-vous » me lança-t-elle d’un ton bourru en me tendant le ticket.

Malgré l’heure tardive, l’autobus était comble et je dus jouer de coudes pour réussir à m’asseoir entre une grosse dame coiffée d’un chapeau à plumes et une petite grand-mère toute rabougrie vêtue de noir des pieds à la tête. À la sortie de la ville, enfin, je la vis. C’était la première fois que nous nous rencontrions et je fus éblouie par la beauté scintillante de son immensité : la mer. Les yeux écarquillés comme un enfant le matin de Noël, si je l’avais pu, j’aurais collé ma joue contre la vitre sale de l’autobus pour mieux en détailler les reflets. Mais la grosse dame à plumes me barrait le passage et me lançait des regards furieux dès que, m’oubliant, je penchais irrépressiblement vers la vitre et le panorama.

Une heure plus tard, à Saint Jean Cap Ferrat, je descendis à l’arrêt indiqué par la guichetière acariâtre. Le nom de cette escale m’avait beaucoup amusée parce que l’association des deux noms qui le composaient me semblait parfaitement antinomique. Passable Rothschild. Après tout, les Rothschild aussi ont le droit d’être médiocres, me dis-je en souriant tandis que l’autobus s’éloignait dans un nuage de poussière et de gaz d’échappements noirâtres.

Quand enfin il eut disparu et que le calme fut revenu, alors que, seule au bord de la route, je m’apprêtais à me mettre en chemin pour trouver la villa Heinz, je fus subitement saisie par une sensation nouvelle : étrange et nonchalante, l’odeur inconnue de l’iode se mit à chatouiller mes narines, tandis que bruissait le murmure obstiné du ressac en contrebas. Je me suis alors retournée et, sous les pins, j’ai vu les reflets dorés de la fin du jour miroiter doucement dans les vaguelettes qui chantaient en mourant sur la grève. Je me suis saisie de ma petite valise et j’ai couru pour mieux voir la mer, la sentir, la toucher. Lorsqu’enfin elle s’offrit à moi dans toute la splendeur du soir, j’en eus le souffle coupé.

Longtemps j’ai flâné, parfaitement seule, le long de l’eau salée, consciente de m’éloigner de mon point d’arrivée, passant de criques en minuscules plages, escaladant les rochers, poussée par la curiosité de découvrir ce qui se cachait derrière. Enfin, j’atteignis un ponton de bois auquel était amarré un petit Riva qui se balançait paresseusement au grès de la houle légère. La petite avancée était surmontée d’un crâne panneau immaculé qui indiquait pompeusement Villa Heinz. Sans le vouloir, mes pas m’avaient guidée tout droit vers ma destination. Levant les yeux du côté de la terre, je remarquai une petite volée de marches en pierres qui aboutissaient sur un minuscule portail enfoui sous la végétation. Lorsque je tentai de l’ouvrir, il resta clos. Pas question de rebrousser chemin et de refaire le grand tour pour me présenter par l’entrée traditionnelle alors que j’étais déjà au pied de la maison. Priant pour que la propriété ne soit pas gardée par des chiens, je jetai ma petite valise de l’autre côté et enjambai d’un mouvement décidé le portillon.

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