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Ma vie moins le quart

Episode 10

Biblioteca Nacional

J’ai vogué pleins gaz jusqu’à ce que la réserve de carburant soit à sec. Ce n’est qu’à cet instant, seule dans l’immensité silencieuse de la Méditerranée, que je me suis posée et j’ai enfin réfléchi. Ma fuite rocambolesque m’apparut comme une grossière erreur, mais il était maintenant trop tard pour revenir en arrière. Impossible de retourner à Paris pour reprendre ma vie tranquille de dactylo fade et effacée. Il ne me restait donc qu’une seule option : prouver mon innocence.

La seule piste à explorer se tournait vers les deux individus qui prétendaient être Fernande et Pedro. Je repris alors le livre trouvé dans la chambre jaune, que j’avais gardé sous le bras dans ma fuite précipitée, et j’observai attentivement le visage de la jeune fille sur la couverture. Sans autre indice à ma disposition, c’est vers la villa Noailles à Hyères, non loin de l’endroit où je réussis à accoster, que mes pas se dirigèrent.

Évidemment, l’accès de cette maison de riches m’était hermétiquement clos. Cependant, je réussis à glaner quelques informations en me rendant du côté de l’office du personnel de maison. C’est ainsi que je découvris que Garance Bischoffsheim, la nièce des propriétaires, le Vicomte et la Vicomtesse de Noailles, avait fui par un beau jour de l’été 1927 avec un gentleman gangster argentin qui se faisait passer pour marchand d’art. Le parallèle entre l’art d’une part, Fernande et la jeune fille du livre d’autre part ajouté à Pedro et son accent ibérique, était évident. J’étais donc sur la bonne piste, mais comment retrouver la trace de ces deux truands expérimentés ? La mission s’annonçait compliquée, d’autant que mes ressources pécuniaires étaient loin d’être illimitées.

Après quelques semaines de recherches infructueuses pendant lesquelles l’espoir de me voir réhabilitée s’amenuisait dramatiquement, une information finit par venir à moi par le biais d’un simple journal régional quotidien. Ce dernier annonçait en effet, en des termes sibyllins, la mort du plus grand voleur d’art de tous les temps : Tonio De Longa. Son corps avait été retrouvé troué d’une balle en pleine tête près des côtes Monégasques. Son destin funeste semblait s’être arrêté après une course poursuite dans les jardins de la villa d’un riche amateur d’art russe qu’il avait fui par la mer à bord d’une vedette. Sa femme et complice de toujours, Garance de Longa, restait quant à elle introuvable. L’article était illustré d’une photo du cadavre de Tonio dans lequel je reconnus aisément le Pedro que j’avais eu le malheur de côtoyer.

La vision de cet être mort me causa un choc : l’indomptable félin, aussi beau que dangereux, avait donc fini par être terrassé par la loi des hommes du commun. L’impétueux Tonio De Longa resterait une légende, je le savais déjà.

J’envisageai d’abord de me rendre sur place à Monaco. Tonio n’était plus, mais Garance restait. Elle était désormais ma seule et unique cible. Mais en y réfléchissant bien, si j’avais été à la place de la jeune femme, je me serais dépêchée de mettre le plus de distance possible entre les lieux du drame et moi. Changer de continent semblait parfaitement idoine dans une situation pareille et elle portait désormais un nom Argentin.

Le livre trouvé dans la chambre jaune ne m’avait pas seulement apporté l’indice de la villa Noailles. Il portait aussi un détail auquel je n’avais tout d’abord pas prêté attention, mais qui révélait toute son importance aujourd’hui : il portait le tampon de la Biblioteca Nacional de Buenos Aires.

Quelques semaines plus tard, j’embarquais au Havre sur un transatlantique à destination de l’Argentine. La traversée en 3ème classe me parut excessivement longue au milieu de ces jours de bleu sombre infini. Seule, toujours seule, je m’installais les jours de temps clément à l’abri du vent et des regards, juste derrière les cheminées du monstre d’acier. De là, je pouvais à loisir observer les chassés-croisés des gens de la bonne société et inéluctablement, je me laissais bercer par le rêve de ce qu’aurait été ma vie si j’avais été bien née.

Lorsque la météo était chagrine, j’allais me cacher dans un couloir bien chaud non loin de la machinerie et je m’usais les yeux sur le petit ouvrage de grammaire espagnole que j’avais acheté juste avant d’embarquer. Que le temps soit beau ou mauvais, le gouffre béant de mon isolement me paraissait chaque jour un peu plus semblable à un abîme sans fond. J’étais née seule, j’avais grandi dans la solitude et aujourd’hui encore, je n’étais rien pour personne. Mais bien que fugitive, j’étais libre. Sous cet angle-là, mon existence m’apparaissait bien plus attrayante que celle de la pauvre Claudine qui vivait dans l’opulence malheureuse sous la coupe d’un mari despote.

Mon arrivée à Buenos Aires fut violente. Esseulée dans ses rues animées aux relents de viande grillée, j’ai marché longtemps, complètement déboussolée, au son des notes de bandonéon qui semblaient peupler chaque recoin de la ville. Je ne connaissais personne dans cette grande cité agitée, je ne savais pas où aller et je passai ma première nuit tapie au fond d’une impasse peuplée de chats errants qui menaient une guerre sans merci aux rats d’ordures. Puis le matin, comme un signe du destin, mes pas m’ont guidée un peu par hasard jusqu’à la Manzana de las Luces. J’ai levé la tête et sur la façade d’un bâtiment imposant aux huit colonnes, j’ai lu sur le fronton : Biblioteca Nacional.

M’enjoignant au courage, j’ai pénétré dans l’immense hall et je me suis dirigée vers un comptoir où s’agitaient plusieurs bibliothécaires. Je me suis approchée de l’une d’entre elles et je lui ai tendu le livre qui avait été mon seul compagnon depuis ma fuite. M’en séparer fut presque douloureux. La bibliothécaire consulta longtemps un gros volume, pointa le doigt sur une ligne que je m’efforçai de déchiffrer à la volée, puis leva vers moi des yeux étonnés :

« Conoceis la contessa de Sada ?

– Sì, soy una anciana amiga »

Incrédule, la bibliothécaire fronça les sourcils derrière ses lunettes :

« Un instante, por favor. »

Et elle tourna les talons pour s’enfoncer dans un long couloir bordé d’étagères monumentales chargées de livres du sol au plafond.

J’en profitai pour me pencher discrètement par-dessus le comptoir et lire la ligne du registre qu’elle avait pointé du doigt.

Contessa Garancia de Sada – Recoleta – 2, calle Libertator.

Miss Right, los miercoles – 10 horas

Je repris mon précieux livre et je m’échappai sur la pointe de pieds. Dans la rue, me mêlant à la foule, j’explosai intérieurement de joie. Outre l’adresse de ma cible, je venais de trouver l’information capitale qui me permettrait d’élaborer un plan : tous les mercredis à 10 heures, Garance recevait une bibliothécaire anglaise.

Nous étions lundi : dans 48 heures, Garance recevrait une nouvelle visite. Après avoir fait les repérages nécessaires au déroulement de mon plan, j’ai pris une chambre d’hôtel non loin de la maison de Garance. Puis, avec les derniers billets en ma possession, je me suis acheté une tenue convenable qui me permettrait de passer le seuil de sa porte.

Le mercredi matin, je me suis préparée avec soin, j’ai glissé le petit pistolet dans ma pochette et je me suis mise en route. Au moment de sonner à la porte de l’élégante demeure, je fus prise d’un vertige de panique : que m’apprêtais-je à faire ? Qui étais-je donc devenue ?

Une phrase prononcée quelques mois plus tôt par un homme aux yeux noirs me revint en mémoire :

« Continuez de suivre votre flair Mademoiselle Bettina, car la peur est bien mauvaise conseillère. »

Ces mots résonnaient encore dans ma tête quand quelques minutes plus tard je pointai le revolver en direction de la femme qu’il avait aimée :

« Rendez-moi le Pollock numéro 5. »

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