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Ma vie moins le quart

Episode 1

Le câble

Le câble, dans ce langage morne et circonspect propre à sa nature disait :

Contre-temps – retard – quelques jours - attends nous - profite de la maison - Claudine

À la lecture de ces quelques mots, je ne pus retenir une bouffée d’agacement. Seuls ceux nageant dans l’opulence peuvent se permettre d’oublier le temps compté, me dis-je.

Quelques semaines plus tôt, dans un état d’allégresse teinté d’appréhension, j’avais demandé au chef de bureau l’autorisation de prendre ces précieux jours de congés payés. Comme toujours, il avait froncé les sourcils, l’air sévère, comme si l’avenir des dactylographes de la Société des Transports en commun de la Régie Parisienne, pour laquelle j’avais l’honneur de travailler, était menacé par ces quelques jours d’absence que j’avais l’audace de réclamer.

Il avait tout de même fini par signer de mauvaise grâce mon bon de “droit à congés”, puis avait tendu le précieux morceau de papier comme s’il s’était agi d’une faveur exceptionnelle. Je quittai la pièce étroite et sombre qui lui servait de bureau sur la pointe des pieds, le plus vite possible sans paraître inconvenante, de peur qu’il ne change d’avis. Une fois passée la porte, je m’élançai dans le couloir à toute allure, le feu aux joues. La joie d’enfin revoir mon amie Claudine me brûlait le cœur.

C’est à l’assistance publique que nous devions notre rencontre alors que nous n’étions que des fillettes : l’honorable institution sociale avait jugé bon d’arracher Claudine à la misère de sa famille nombreuse, violente et dépravée. Sans cette intervention, la vie de mon amie se serait probablement jouée sur le pavé, comme nombre de jeunes filles de son milieu qui n’avaient pas eu sa chance. Quant à moi, j’étais tout simplement orpheline et, du plus loin que je me souvienne, je n’avais jamais connu autre chose que les couloirs glacés de notre pensionnat miteux. Notre enfance fut rude et sans tendresse mais nous permit d’acquérir les rudiments d’éducation et de de savoir-vivre dont la rue nous aurait privées si nous y étions restées. Surtout, nous y avons appris un métier plébiscité par toutes les jeunes filles de l’époque : nous sommes devenues dactylographes, ce dont nous n’étions pas peu fières.

Puis la fureur de la guerre a balayé nos existences et six ans plus tard, tout avait changé. Enfin, surtout pour Claudine. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’elle avait fait durant ces années du conflit mondial qui nous avait séparées. Ce dont je me souviens, c’est qu’après la libération je l’ai vue revenir au bras d’un fringant jeune homme prénommé Keith Heinz, originaire de Pittsburg aux États-Unis et héritier de la colossale fortune de son grand-père, devenu milliardaire en plantant des tomates et des cornichons. Mon amie s’était dépêchée de l’épouser et menait depuis grand train entre l’Europe et l’Amérique. Quant à moi, j’étais retournée à mon travail de dactylo et je m’estimais heureuse d’avoir réussi à trouver cette bonne place au sein de la respectable régie des transports parisiens.

Depuis son mariage en 1945, Claudine et moi n’avons cessé de nous écrire et chacune de ses lettres était pour moi une fête. La narration de sa nouvelle existence de princesse m’emportait au-delà de mes rêves les plus fous et, je l’avoue, à travers cette correspondance, je grignotais par procuration quelques miettes de sa vie de starlette. Aussi, lorsque dans son dernier courrier elle m’annonça que son mari venait d’acquérir une propriété sur la côte d’azur et qu’elle m’invitait à venir y passer quelques jours en sa compagnie, ma joie fut sans limites. Sa mention de la “soirée d’ouverture de saison” en compagnie de la meilleure société ne manqua pas d’exciter au plus haut point l’imagination de la pale et discrète secrétaire que j’étais devenue. Je crois qu’à partir de ce jour, je me suis mise à rêver en secret, d’un coup de chance comme celui qu’avait eu Claudine et qui bouleverserait à jamais mon existence.

Tandis que dans ma petite chambre je songeais naïvement au prince charmant, en attendant le jour du départ pour mon rêve sur la côte d’azur, j’étais loin d’imaginer que le compte à rebours venait de commencer. Oui, c’est bien la fin de ma vie rangée que les mots sibyllins du télégramme m’avaient annoncée. Mais évidemment, à ce stade de mon histoire, je ne pouvais le deviner.

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