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Ma vie moins le quart

Episode 7

Tonio

Hyères, 1927.

J’avais commencé la visite bien décidée à l’expédier. Elle dura trois heures. Lorsque nous émergeâmes du ventre du château de cubes, nous retrouvâmes la dizaine de convives passablement éméchés, occupés à une petite représentation théâtrale impromptue sur la pelouse dominant la mer.

À partir de cette soirée, les jours filèrent comme dans un rêve. Tout doucement, j’avais accepté de me laisser apprivoiser par Tonio. Je m’étais laissée faire en toute conscience car j’avais deviné qu’il me ressemblait. Sous ses dehors affables, je captais une force mystérieuse, obscure, presque sauvage que je n’arrivais pas à expliquer mais qui faisait écho à mes propres démons intérieurs.

Au détour d’une conversation, j’appris que son accent venait d’Argentine. Il était le fils d’un riche éleveur de bétail, mais il avait préféré fuir son pays et se brouiller avec sa famille plutôt que de reprendre l’exploitation agricole pour laquelle il n’avait aucun goût. Sa vie, il la voulait riche de voyages et de rencontres et c’est à travers l’art qu’il s’était réalisé. Très jeune il avait osé sacrifier son confort ennuyeux pour une existence d’aventures et d’inconnu. Une vie de liberté.

J’étais fascinée par cette volonté solitaire et chaque jour, je lui demandais de me raconter l’Argentine, l’Amérique et toute l’Europe. J’aurais voulu me fondre dans cette destinée qui devenait presque la mienne à force de la rêver.

Mais un matin ma vie rêvée s’arrêta net lorsque, sous un pin, au coin d’une restanque, Tonio m’annonça qu’il devait quitter la villa. L’un de ses clients l’attendait en effet à Milan pour expertiser une collection de pièces qu’il souhaitait acquérir. Il partirait le soir même, après le dîner.

Cette annonce me fit l’effet d’un tremblement de terre, comme si l’on retirait le masque qui me donnait de l’oxygène, comme si l’on m’annonçait que j’étais morte. Je le suppliai de m’emmener avec lui, l’idée de retourner à mon existence morne et sans attrait de jeune fille riche m’était insupportable. Il me prit dans ses bras et murmura quelque chose de très doux dans sa langue du sud de l’Amérique : je crois que c’étaient des mots d’amour. Je compris alors que j’étais la seule à pouvoir écrire le sens de ma vie et que, tout comme il l’avait fait, je devais tracer mon destin en solitaire. Tel serait le prix de ma liberté.

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