la maison d'édition de séries littéraires

Ma vie moins le quart

Episode 3

L'art consommé du mariage

Hyères, 1927.

Oui, c’était bien en ce lieu magique que tout avait commencé en cet été de 1927. Mon père m’avait traînée de force à venir passer quelques jours avec lui dans la villa provinciale de sa sœur, Marie-Laure, devenue Vicomtesse en épousant quelques années plus tôt Charles de Noailles.

Ce mariage était un petit chef d’œuvre de diplomatie maritale, comme il s’en tramait souvent à l’époque. L’aristocratie française engoncée dans son modèle vieillissant manquait de sang neuf et de liquidités. Au contraire, les riches bourgeois, comme on les appelait en ce temps, nageaient dans l’opulence et rêvaient des titres et des distinctions honorifiques qui feraient briller leur nom (et leurs affaires) dans la bonne société. Les premiers cherchaient un portefeuille garni, les seconds étaient en quête d’un passeport. Sans rompre avec la tradition séculaire, ces unions n’étaient qu’une transaction commerciale.

Ma famille était riche. Très riche. Cette situation confortable provenait de mon grand-père paternel qui avait fait fortune en créant une banque à son nom. Mon père fut élevé dans l’unique but de reprendre les rênes de la société, mission dont il s’acquittait aujourd’hui avec brio. Quant à Marie-Laure, sa sœur, son sexe l’avait désignée dès sa naissance comme passeport pour asseoir la légitimité de ma famille en se liant au premier candidat à particule qui se présenterait.

Le plan avait fonctionné à merveille et les deux partis se voyaient fort satisfaits de la bonne opération. Mais une fois n’est pas coutume, cette transaction commerciale s’était vite transformée en une union gaie, solide et respectueuse ; cette chose qu’on a pour habitude de nommer amour, ou bonheur. Les deux vont-ils toujours de pair ?

Moi aussi, je n’étais qu’une monnaie d’échange, voilà longtemps que je l’avais compris et cette idée me répulsait.

Cependant, j’aimais beaucoup la folie douce qui émanait de mon oncle et ma tante De Noailles et l’idée de découvrir leur petit bijou Hyérois tel que Marie-Laure me l’avait décrit dans sa dernière lettre me séduisait au plus haut point.

Mais depuis la mort de maman voilà six ans, je m’étais assigné une mission : rendre à papa la vie impossible. Qu’il émette la proposition de ces quelques jours dans le Var, avait suffi pour que j’oppose une résistance farouche à ce projet de vacances.

Je le sais aujourd’hui, j’ai été terriblement injuste avec ce petit homme ventru qui était prêt à tout pour faire plaisir à son unique fille chérie. Mais j’étais incapable de surmonter la terrible déception qu’il m’avait infligée au lendemain de la mort de ma mère: il s’était débarrassé de moi comme d’un objet encombrant en m’envoyant dans un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille. Durant ces trois années, j’avais mûri un plan de vengeance visant à lui faire payer cette décision vécue comme un abandon. Il m’avait placé là pour discipliner l’enfant qu’il jugeait difficile et capricieuse. C’est exactement l’inverse qui se produisit : la graine de rébellion qui m’habitait déjà s’y développa comme une mauvaise herbe en plein soleil. Ma vie n’était que tourment et j’avais décidé d’en faire profiter tous ceux qui m’approcheraient.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter