la maison d'édition de séries littéraires

Ma vie moins le quart

Episode 2

Le livre d'un temps révolu

Buenos Aires, printemps 1949.

Je m’éveille en sursaut, je suis en nage. Toujours ce fichu cauchemar ! Ne me lâchera-t-il donc jamais ? Hébétée, je me lève machinalement pour me passer de l’eau sur le visage. La femme qui me regarde dans le miroir est encore jeune mais sa peau est aussi pâle que celle des morts. Oui, ma vie s’est arrêtée un soir d’été sur la riviera voilà bientôt un an. Depuis, je traîne ma peine et les réminiscences de l’existence que j’avais choisie ne cessent de me hanter. Je suis tirée de mes réflexions sinistres par le carillon de la sonnette de l’entrée. Alors qu’à la hâte j’enfile un élégant peignoir de soie chinoise, Maria, ma domestique entrouvre la porte de la chambre, chargée d’un plateau sur lequel fume une cafetière aux délicieuses effluves d’arabica.

« Bonjour Madame, avez-vous passé une bonne nuit ?

– Agitée Maria, comme toujours… »

Elle pose le plateau sur le guéridon près de la fenêtre et ouvre les rideaux, laissant entrer les rayons d’un soleil déjà haut dans le ciel.

« Quelle heure est-il, Maria ?

– Huit heures passées Madame. La bibliothécaire est déjà là, elle patiente dans le salon.

– Miss Right est bien matinale aujourd’hui.

– Ce n’est pas Miss Right Madame, elle est souffrante. C’est une jeune femme qui la remplace. Souhaitez-vous la recevoir ou bien dois-je lui dire de déposer les livres et de s’en aller ?

– Je vais la recevoir Maria, voir une nouvelle tête est toujours… divertissant. Faites-la patienter je vous prie. »

Je suis contrariée par l’absence de Miss Right, la vieille bibliothécaire anglaise qui arrache aux kilomètres de rayonnages de la Biblioteca Nacional des ouvrages susceptibles de me plaire. Nous passons des heures à discuter des lectures de la semaine précédente. Voyons comment cette jeune femme s’en sortira. Je me sers une tasse de café et je passe au salon.

Elle se lève à mon arrivée et je remarque immédiatement la lueur étrange qui brille dans ses yeux clairs. Son visage d’ailleurs ne m’est pas inconnu, mais je n’arrive pas à déterminer où j’ai bien pu la croiser. Elle n’a qu’un seul livre à la main. Sans un mot, elle me le tend et il me semble lire du défi dans son regard vert d’eau.

La photo de couverture, en noir et blanc, représente une adolescente posant nonchalamment, l’air un peu bougon, au milieu d’un jardin cubiste que j’ai bien connu : c’était la proue du navire de la villa Noailles et la jeune fille, c’était moi.

Son titre, noir sur fond blanc s’étale élégamment sur la couverture : “Arts et fêtes à la Villa Noailles, les années folles”.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter