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Ma vie moins le quart

Episode 10

Soir d'une vie, aube d'une autre

D’Hyères 1927 à aujourd’hui, Buenos Aires 1949.

À partir de ce soir-là, Tonio et moi ne nous sommes plus jamais quittés. C’est à deux que nous avons écrit notre légende. Nous parcourions les grandes capitales européennes, voguant de palace en palace, évoluant au cœur de la bonne société que nous volions sans scrupules. A chaque déplacement nous nous réinventions : mécènes à Londres, couple de marchands d’art à Genève, petits neveux du roi de Suède à Vienne ou encore héritiers des Vanderbilt à Rome. Une vie d’art, de luxe et d’aventures. Tonio possédait un carnet d’adresses, une collection de noms prometteurs qui semblait ne jamais pouvoir se tarir et je me révélai être une complice hors pair. Nous travaillions en circuit fermé sans intermédiaire pour écouler la marchandise, si bien qu’il nous arrivait parfois de revendre son bien à l’une de nos victimes fortunées sans même qu’elle ne fasse le rapprochement avec ses détrousseurs. Recherchés par toutes les polices d’Europe, nous étions si doués que nous leur filions toujours entre les doigts, telle une anguille à deux têtes. Oui, nous avions du talent.

Quand la guerre fut déclarée, nous avons pris le premier transatlantique pour l’Amérique du sud ou nous avons poursuivi nos fructueuses affaires. Nous étions devenus riches, très riches, trop riches. Il aurait fallu nous retirer, raccrocher, mettre fin à la prise de risques. Mais l'adrénaline est une drogue redoutable, nous étions captifs de notre vie d’aventuriers.

C’est ce qui nous perdit.

Quelques années après la fin du conflit mondial, nous avons regagné l’Europe. En 1948, nous étions sur un gros coup à Monte Carlo, préparé dans les moindres détails, l’imprévisible était prévu, comme toujours.

Notre méprise a été de n’avoir pas compris que le monde avait changé. La guerre avait brouillé les pistes et le carnet d’adresses de Tonio n’était plus aussi fiable. Une erreur de jugement quant à la qualité de notre cible nous a menés à la catastrophe. Tonio est mort sur le coup. J’ai pu m’enfuir. Tel que convenu il y a longtemps entre nous, j’ai appliqué la procédure prévue en cas de malheur : j’ai vidé nos comptes en Suisse et j’ai fui vers l’Argentine.

Seule et rongée par le chagrin, j’ai malgré tout gardé mon bien le précieux : la liberté. Ce que je ne savais pas encore à ce stade de mon histoire, c’est que le temps était venu pour moi d’écrire la première page de ma troisième vie.

C’est en ouvrant le livre offert par la mystérieuse bibliothécaire aux yeux clairs, que je compris que le compte à rebours venait de commencer. En braquant sur moi le canon d’un revolver, la jeune femme souffla d’un ton calme et dur : « Rendez-moi le Pollock numéro 5. »

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