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La Lande – Acte I

Episode 9

Nuit sur les remparts

5ème jour avant les calendes de septembre

« Stop. »

Les tambours se turent. Le dernier coup résonna sous les hautes arches de la caserne. Lian passa devant la ligne formée par ses soldats. Il y avait un défaut de rythme, et elle comprit vite d’où il venait. Sur les quatre-vingt-sept caisses laquées qui lui faisaient face en formation parfaite, une n’était pas occupée. Un grêlon manquait à l’averse.

« Où est Mianju ? »

Du coin de l’œil, les soldats échangèrent des regards. Lian le capta. Elle croisa les mains dans son dos.

« Bien. Je vous écoute. »

Ils hésitaient. La capitaine retint un soupir. Évidemment qu’ils hésitaient.

« Levez la main, ceux qui veulent parler. Je ne me fâcherai pas. »

Une bonne minute s’écoula avant qu’une main ne s’élève au-dessus du rang. Tang avait les pommettes écarlates ; pour une fois, ce n’était pas sous l’effet de la liqueur.

« Il a appris pour notre patrouille au Nid, capitaine. Il se pose des questions sur… votre légitimité. »

Lian le fixa, attendant qu’il poursuive. De toute évidence, Tang faisait un effort surhumain pour ne pas se recroqueviller derrière son tambour.

« Je n’ai rien dit, capitaine. Je vous le jure, je n’ai rien dit. Mais il y a des rumeurs dans la cité… depuis longtemps. Il a cru que ça les confirmait. Moi je n’y ai jamais cru, la garde n’y croit pas, capitaine. Il y a des gens qui racontent ça pour vous salir.

– Que racontent-ils ? » demanda calmement Lian.

Cette fois-ci, Tang ne parvint pas à répondre. Il rompit sa posture militaire en baissant la tête. À la surprise générale, ce fut la jeune Maï qui osa lui venir en aide.

« Ils racontent que vous n’êtes pas la fille de l’Impératrice. Que votre mère était une concubine de Sa Grandeur. »

Comme Lian se taisait, Tang sauta sur l’occasion pour tenter de se racheter. Sa voix porta avec une force remarquable dans la grande salle de la caserne.

« On s’est permis de faire des recherches, capitaine. On pense que les rumeurs ont été lancées par la princesse Fei Wan. »

Cette déclaration fit écho. Une rumeur se déclencha dans les rangs. Tous avaient le même avis au sujet de l’héritière impériale. Fei Wan ne manquait pas une occasion de mépriser sa garde. Elle savait que les hanfus noirs lui devaient une protection constante et profitait de leur discrétion pour les traiter plus bas que terre. Les soldats s’étaient contenus à la perfection jusque-là. Mais les derniers événements transformaient leur ressentiment en animosité.

On ne touchait pas à leur capitaine.

« Elle veut monter tout le monde contre vous, capitaine, lança l’un des soldats.

– Elle sait que les gens de la cour sont des commères et elle parle assez fort pour qu’ils l’entendent, renchérit un autre. Mianju l’a entendue et il y croit, c’est un crétin.

– Je suis sûre qu’elle est jalouse, s’exclama Tang

– Si ça continue, elle va…

– Taisez-vous ! »

L’ordre venait de Shen. Le désordre montant cessa aussitôt. Le lieutenant haussait rarement le ton. Il en imposait déjà assez : c’était une montagne, qui dépassait la capitaine de quatre têtes. Et il avait du coffre. C’était comme se faire gronder par le tonnerre même.

« Quelques soient ces foutaises, elles ne méritent pas que vous y accordiez de l’attention. Vous déshonorez votre uniforme en vous comportant comme des…

– Ce ne sont pas des foutaises. »

Shen baissa le regard vers Lian. Elle venait de prendre la parole avec un calme souverain. Le lieutenant perdit de sa superbe.

« Capitaine… marmonna-t-il, désorienté.

– Ça ira, Shen. »

Elle se redressa, gonfla sa poitrine d’une goulée d’air. Cela lui paraissait plus difficile que n’importe quelle épreuve physique. Mais elle le devait à sa garde. Elle le devait à elle-même.

Comment le dire ? Comment formuler cette honte pour l’expurger ?

Elle revit cette soirée au Nid, la danse de l’oiseau bleu. Et la réalité s’imposa : elle n’avait rien à craindre. Parce que ce n’était pas une honte. C’était la décision de ses parents, avant sa propre naissance. Rien, même ces derniers jours, ne l’avait amenée à déconsidérer son père. Et sa mère n’avait rien fait d’infamant : elle régnait sur son art.

« Ma mère s’appelle Tiao. C’est une meneuse de revue. »

Le nom de Tiao était aussi connu que celui de l’Empereur. Face aux murmures choqués qui germaient de nouveau, Lian prit les devants.

« Elle a exécuté la danse des métronomes il y a vingt ans. Le record à ce jour, c’est elle qui le détient. Elle était concubine de l’Empereur. Elle a accouché au même moment que l’Impératrice. L’Impératrice est morte en couches avec son enfant. J’ai remplacé cet enfant. »

Elle reprit sa marche, passant sa troupe en revue d’un œil habitué.

« Savoir tout ça ne change rien. Fei Wan est la seule héritière légitime de l’Empereur. Je n’accepterai pas un mot contre elle. Parce que je dois vous former pour que vous la protégiez au mieux. Comme vous protégez son père, comme vous protégerez sa descendance. Si quelqu’un a un problème avec ça, qu’il suive l’exemple de votre camarade et quitte la salle. »

Seul le silence lui répondit. Les soldats reprirent leurs battes, concentrés comme jamais. Comme si, par leur tenue irréprochable, ils voulaient rendre hommage à la sincérité de leur capitaine.

Lian les regarda faire. Derrière son masque impassible, son cœur s’emballa. Elle ne méritait pas une troupe aussi loyale.

Les répétitions se prolongèrent jusqu’au soir. Quand les soldats rejoignirent leurs chambres, épuisés mais satisfaits, Lian partit en patrouille.

Longer les remparts lui procurait une grande sérénité. C’était la partie favorite de son circuit. Le paysage changeait à chaque heure. Un vent chargé d’iode lissait, siècle après siècle, les falaises de la côte. Au crépuscule, leur pierre blanche se détachait comme l’émail de dents fêlées. À leur pied, le port rayonnait. Les bateaux de la Lande entière s’y dirigeaient. Plus loin dans les terres, la bruyère rousse reprenait ses droits ; en face du port, derrière Dian Gong, un autre infini flottait au dessus des vagues : une plaine monolithique de nuages sombres.

Lian ne se lassait jamais de contempler l’océan. Ses pas la menèrent à une guète. De là, elle voyait le sentier qui partait de la porte ouest sur lequel ils faisaient parfois leurs exercices du matin. Théoriquement, c’était la route la plus courte jusqu’au continent – et de loin. À moto, on pouvait rejoindre la côte en quelques minutes. Mais les marées y étaient si imprévisibles, et elles avaient emporté tant d’âmes, que la porte ouest restait fermée aux civils.

Un sifflet mugit trois fois, à la porte nord. Malgré la distance, la capitaine fut persuadée d’entendre le joyeux vacarme des passagers qui descendaient la passerelle, et l’orchestre qui jouait sur le pont supérieur. La mode était au twist, cette année-là.

Elle était là-bas, la seule route sûre à travers la baie de Dian Gong. Celle du ferry et du port. Celle que les grands de Fortuna emprunteraient bientôt. Une ombre de sourire naquit sur les lèvres de Lian.

Le Phénix était rentré, sa marraine Xian Hong à son bord

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