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La Lande – Acte I

Episode 8

Passe-passe

Le ferry avait une stabilité remarquable : au bord de l’évier, le pot de mousse à raser tremblait à peine. Charon ne s’en plaignait pas. Sa main sur la lame était déjà fébrile.

Cela faisait plus d’un siècle qu’il ne s’était pas rasé.

Parfois Peter, le geôlier dérangé de Trinova, le tondait. Ce n’était alors qu’un autre type d’épreuve, une couleur sur sa palette des humiliations. Mais durant sa peine, jamais Charon n’avait accompli lui-même ce rituel bénin. Et s’il avait oublié les gestes ?

La porte de sa cabine s’ouvrit. Le Passeur se tendit par réflexe. Il n’avait qu’une serviette autour de la taille, mais ses holsters pendaient sur une patère à portée de main. Il lui suffisait d’une seconde. Le garde de tout à l’heure lui revint en tête – le planton rouge. S’il les avait repérés, il devait savoir ce dont ils étaient capables. Aurait-il eu l’audace de venir seul ? Ce serait dommage pour lui…

« Chaton ? »

Il reconnut la voix et se détendit aussitôt.

« La landlady du Phénix ne frappe pas avant d’entrer ? Ce rafiot a un problème.

– Je ne savais pas si tu me laisserais entrer. Alors j’ai utilisé mes clés. »

Xian s’approcha de la petite salle de bain – un luxe réservé à la première classe. Elle s’appuya doucement sur l’encadrement de la porte. Charon ne se retourna pas : il voyait le reflet de la landlady dans le miroir.

« On a si mal chanté que ça ?

– Hm ?

– Tu sembles triste. Pourtant, ça s’est plutôt bien passé. Alwyn ne nous a pas assassinés à la fin. »

Xian hésita avant de répondre. Sans doute cherchait-elle ses mots. Elle avait retiré son chapeau ; sans voilette, sa mine paraissait soucieuse, peinée.

« C’est en prison que tu as…? »

Elle fit un geste vague dans sa direction. Il réalisa qu’elle parlait de ses cicatrices. À force, il avait oublié cette toile blanchâtre qui creusait des sillons sur tout son corps. L’air libre de la Lande avait déjà commencé à effacer les images, les odeurs. Cet air était magique, il en était maintenant certain.

« Ouais, répondit-il laconiquement. J’ai eu deux ou trois problèmes là-bas. »

Il jugea le sujet clos, et reprit son rasage. Un sanglot éclata derrière lui. Il se retourna, décontenancé, sa lame à mi-chemin de sa joue.

Il n’avait jamais vu Xian pleurer.

Elle tenta de se cacher en couvrant ses yeux, mais les larmes trempaient sa main. Charon reposa lentement sa lame.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda-t-il.

La landlady prit une grande inspiration. Elle secoua la tête pour se reprendre. Son maquillage avait tracé deux ruisseaux noirs sous ses yeux.

« C’est ma faute. La dernière fois que tu es venu me voir… j’aurais dû te dire de ne pas y aller. Par la Faë, tu n’étais qu’un gamin… »

Elle dût reprendre son souffle une nouvelle fois. Ses mots lui brûlaient les lèvres, les libérer lui était aussi douloureux que vital.

« J’ai été lâche et égoïste. Pardonne-moi. Pendant cent ans… »

Elle s’interrompit. Charon lui tendit une serviette propre qu’il venait de passer sous l’eau. Xian la prit et se tamponna le visage. Après un silence, le duelliste se retourna vers son miroir.

« Tu as sauvé ce qui pouvait l’être », dit-il.

Xian le contempla, les mains serrées sur la serviette. Elle avait pu effacer les traces de maquillage, mais pas ses traits défaits. Elle finit par tourner les talons et s’assit sur le lit. Derrière le hublot, la nuit teintait les nuages d’une encre bleue.

« Tu y arrives ? » finit-elle par murmurer.

Charon ne quittait pas son propre reflet du regard. L’opération nécessitait toute sa concentration, mais il y arrivait.

« Je vais peut-être même terminer sans me taillader. »

Elle esquissa un pauvre sourire. Ses mains menues trituraient la serviette par gestes convulsifs.

« Ta nouvelle bande… ils sont bons. Je veux dire, ce sont les bons. »

Charon se retint de hocher la tête. Il avait peur du faux mouvement.

« J’espérais retrouver Arthur. Mais il faut croire que ce temps est révolu pour de bon.

– Cette Trestana… c’est sa filleule ?

– Je crois. Il lui a fait confiance, ça me suffit.

– Elle a l’air d’être forte.

– Elle l’est.

– Et cette fois, vous avez le futur-Roi. »

Le Passeur marqua une pause. Il glissa la lame au creux de son menton.

« Il m’agace », lâcha-t-il.

Xian parvint à rire.

« Vous serez frères à la fin du voyage. Ça s’est passé comme ça pour nous. Stiofan, Merlin et moi. (Elle baissa le ton.) Il nous manquait juste le quatrième. Le plus important. Abandonner n’est jamais glorieux… mais on a jamais réussi à le trouver. Comment as-tu… ?

– J’en sais rien. Il est venu me chercher en prison. Il serait descendu des montagnes, c’est tout. Je crois que lui-même n’en a foutrement aucune idée. »

La landlady contemplait le ciel nocturne derrière le hublot, pensive.

« Descendu des montagnes, hm. Pas mal pour un mythe.

– Mouais. Il a un caractère de cul-blanc, c’est sûr. »

Il soupira et ouvrit le robinet. Tandis qu’il se rinçait le visage, la landlady s’arma de courage. Il y avait un sujet qui leur occupait l’esprit à tous les deux ; et qui occupait sûrement l’esprit des deux autres duellistes, même si Kin’ et Trestana ne mesuraient pas la gravité de la situation.

« Il vous le faut, maintenant, ce quatrième. »

Elle passa une main lasse sur son visage.

« Ça ne va pas être facile », prévint-elle.

Charon s’essuya le visage. Le contact du linge sur sa peau lisse le surprit. Il avait l’impression de toucher une peau étrangère. Il baissa lentement les mains, presque effrayé. Un autre homme le regardait dans le miroir. Bien plus jeune.

Il reconnaissait cette image douloureuse, ce garçon parti de Fortuna, un siècle auparavant.

« Personne ne t’en veut, Xian. Je me suis fait avoir, moi aussi. Et tu étais amoureuse. »

Il passa une main dans ses cheveux, chassant quelques gouttelettes, puis se détourna du miroir : il avait le désagréable sentiment d’y voir son propre spectre. Il quitta la salle de bain pour s’affaler à son tour sur le lit.

« Maintenant, il faut qu’on mette la main sur Ringrose. Il sera présent à la danse des métronomes, je suppose. Il a toujours été trop fier de se montrer. On va récupérer ton arme et trouver un nouveau duelliste, d’une manière ou d’une autre. »

La landlady contempla le Passeur, perplexe. Puis elle éclata de rire. Cela fut si violent que Charon sursauta. Xian finit par se tenir les côtes ; elle mit une éternité à se reprendre.

« Oh, par la Faë…, chevrota-t-elle. Mais je ne lui ai rien donné, mon trésor. Tu as vraiment cru… (Elle manqua de perdre à nouveau le contrôle.) Le serment était faux ! Je lui ai donné un hochet pour qu’il s’amuse avec. Il fallait qu’il y croie. Il fallait que l’Hémicycle y croie. Je savais que la supercherie avait fonctionné pour eux mais je ne m’attendais pas à ce que tu y croies aussi. Avoir un duelliste à eux… c’est du chiqué. Kardinal Ringrose se pavane depuis un siècle en se faisant passer pour un être surhumain. »

Charon la fixa, médusé.

« Tu veux dire… qu’on n’était même pas trois sur quatre ?

– Tout juste. Il n’y avait qu’Arthur et toi.

– Mais alors… qui ? » souffla-t-il.

Le sourire de la landlady s’affaissa. À l’euphorie succédait un nouveau trouble. Une anxiété viscérale.

« Elle danse », répondit-elle, laconique.

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