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La Lande – Acte I

Episode 7

Trois voix et un tambourin

« Dites-moi que c’est une blague. Par le Styx, Al’, réfléchis à ce que tu es en train de faire. Ça risque de mal finir pour toi. »

Alwyn n’avait même pas écouté les menaces proférées par le Passeur. Assis en tailleur à même les planches, il était trop occupé à calibrer un amplificateur, une main sur le manche de sa guitare. Se concentrer sur ces gestes techniques, machinaux, le sauvait du mal de mer.

« Je suis d’accord Chaton. Pardon, Charon.

– Tu ne m’as même pas écouté, espèce de…

– Charon, on nous regarde. »

Le Passeur dût pincer les lèvres pour retenir un chapelet d’insultes. Kin’ avait raison : ils étaient maintenant sur scène. La salle était encore vide, mais l’heure du dîner approchait. Le public commençait à arriver au compte goutte. Ce que les duellistes avaient pris pour un prétexte, puis une farce, devenait une terrifiante imminence.

« Je ne sais pas chanter, bredouilla Trestana. Vraiment pas.

– Je ne chante pas, déclara Charon. »

Kin’ n’était pas aussi catégorique. Il essayait de se familiariser avec les livrets de paroles qu’on leur avait déposés sur le pupitre – un seul pour eux trois.

« Du nerf, s’agaça Alwyn en relevant les yeux. Pourquoi vous êtes serrés comme trois radis en hiver ? Il n’y avait pas un micro par personne… ?

– Si, mais on se gênait, justifia Trestana.

– Je ne chante pas, répéta Charon. »

Kin’ feuilletait son livret d’une main distraite.

« Allons, allons. Nos laissez-passer ont été vérifiés à l’embarquement. Officiellement, nous sommes payés pour offrir un spectacle. Si nous ne le faisons pas, nous aurons l’air suspect.

– Et là, nous ne sommes absolument pas suspects, soupira Charon en enfonçant son chapeau à plumes sur son crâne. Discrets comme des chats. »

Il fusillait Xian du regard. Restée à table, une nouvelle cigarette entre les doigts, la landlady peinait à dissimuler son hilarité.

« Alors, vous avez choisi ? lança Alwyn. Il y a bien une centaine de chansons, vous devez en connaître une. Elles sont vieilles en plus.

– Espèce de…, grogna Charon.

– Je peux siffler pour accompagner ? tenta Trestana.

– Je suis sûr que tu chantes bien, la rassura l’aède. Tu as une voix magnifique. Alors ?

Swing Down, Sweet Chariot », décida Kin’.

Le Passeur ouvrit la bouche, mais renonça à protester. Au moins, il la connaissait. Il l’avait chantée, il y a des décennies. À l’époque où il chantait encore.

Alwyn apporta les dernières corrections à son amplificateur.

« Bien, on part sur Swing Down, Sweet Chariot. Je démarre. Kin’ et Charon, vous reprenez avec moi au deuxième vers. Et au troisième, Tres’, tu nous rejoins. Une octave au-dessus.

– Mais…

– Tu vas être parfaite, l’interrompit-il, impatient. Allez, première tentative. »

Tous trois se regardèrent, puis se résignèrent à obtempérer. Comme metteur en scène, Alwyn les intimidait. Il n’était pas aussi sec d’habitude.

« Prêts ? » fit-il en s’installant sur un tabouret.

Il caressa les cordes pour jouer les premières notes ; sa voix les rattrapa à la perfection.

Balance-toi doucement.

Sur son signal, Kin’ et Charon se penchèrent. Ils eurent la même pensée au même moment : finalement, ils auraient peut-être dû garder chacun son microphone. Pour un peu, la barbe noire du Passeur touchait la joue lisse du futur-Roi. Ils passèrent outre et reprirent le vers, l’étirant comme un fil sur un métier à tisser.

Balance-toi doucement

Xian cessa de rire. Une autre émotion remplaça la raillerie dans son regard sombre. Et les deux duellistes le réalisèrent dès la première note : Alwyn avait raison ce soir-là, autour d’un feu de camp, où il avait tenté de les en convaincre.

Ils étaient en harmonie.

Alwyn affichait un sourire triomphant. Il le perdit vite quand il donna le signal à Trestana. Elle se pencha à son tour, son visage à quelques centimètres de celui de ses compagnons.

dOux ChAar.

Elle n’avait pas terminé le mot “doux” que Charon fronçait déjà le nez. Bermude protesta d’un couinement révolté et sauta au bas de la scène pour se cacher derrière une table. Les oreilles profanes de Kin’ se révoltèrent au point qu’il cessa de chanter. Alwyn fixait la blondine. Son regard écarquillé exprimait un profond choc.

Trestana nota leur silence. Elle rougit.

« Je vous l’avais dit », bredouilla-t-elle.

Xian jaugea l’épéiste, consternée. Sa douleur semblait physique.

« C’est un début, la rassura-t-elle. Vous pouvez réessayer…

– Ça ira, fit précipitamment Alwyn. On va te donner quelque chose à faire, Tres’. Tiens, il y a un tambourin, là…

– Qu’est-ce que je fais avec ?

– Tu marques la cadence. Je te montrerai quand commencer, d’accord ? »

Penaude, Trestana attrapa l’instrument que l’aède lui tendait. Ils n’eurent que peu de temps pour répéter : la cloche du ferry sonna. Le sourire aux lèvres, la landlady écrasa sa cigarette.

« C’est l’heure du dîner, mes trésors ! Je compte sur vous. »

La salle se remplit à une vitesse remarquable. Les invités, tirés à quatre épingles, prenaient leur place aux tables nappées de blanc. La nervosité d’Alwyn décupla.

« Les gars, ne m’embarrassez pas, siffla-t-il.

– Tu y arrives très bien tout seul, rétorqua Charon en rajustant son col roulé. Bordel, ça me gratte.

– C’est le trac, commenta Kin’. Prête, Trestana ? »

La blondine bougonna quelque chose d’incompréhensible. Xian monta sur scène et tapa dans ses mains.

« Ladies, gentlemen ! J’espère que votre journée a été plaisante. Certains d’entre vous connaissent la coutume : le Phénix ne voyage pas sans musique. Veuillez réserver un chaleureux accueil au Fabuleux Quartet, un groupe dont – j’en suis sûre – vous vous souviendrez longtemps ! »

Le Passeur se retint de lever les yeux au ciel. Ça, ils s’en souviendraient. Tandis que Xian descendait de scène sous des applaudissements polis, Alwyn souffla et attrapa son microphone. Un larsen leur scia les tympans. Il grimaça quelque peu.

« Bonsoir à tous, et merci de nous avoir donné la chance de nous produire sur cette belle scène. On va chanter Swing Down, Sweet Chariot. »

Des murmures appréciateurs traversèrent la salle. Quelque peu rassuré, Alwyn cala sa guitare sur ses cuisses. Kin’ et Charon remarquèrent tous deux le soldat vêtu de rouge, à l’entrée de la salle. Un simple planton sûrement, mais il devait rêver de gloire, comme beaucoup de jeunes recrues. Il cherchait. Son regard se baladait de table en table ; et de façon miraculeuse, il n’avait pas un instant d’attention pour la scène. Les deux duellistes échangèrent un regard où perçait une certaine incrédulité : il était possible que leur plan improbable fonctionne.

Les premières notes fleurirent sous les doigts fins de l’aède. Trestana leva son tambourin, et sur le doux flot des cymbalettes, le futur-Roi et le Passeur chantèrent.

Balance-toi doucement, doux char

Arrête-toi et laisse-moi monter

Balance-toi doucement, doux char

Arrête-toi et laisse-moi monter, ah !

Berce-moi seigneur, berce-moi seigneur

Doucement et tranquillement

J’ai mon foyer de l’autre côté.

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